Une forme de dépression?

janvier2010

Une forme de dépression?

La boulimie anorexie est-elle un moyen de lutter contre la dépression ?

janvier2010

La boulimie anorexie est-elle un moyen de lutter contre la dépression ?

Voici un extrait du très beau petit livre de Fabienne Chevalier sur la dépression (ed. Milan) Cinq histoires de personnes qui ont « plongé » et se sont relevées. Parmi elles, Laeticia, boulimique anorexie depuis l’âge de 14 ans. Après avoir tout essayé, elle lit un livre qui lui donne envie de tenter la thérapie de groupe. (ci-dessous l’extrait de son récit où elle vous raconte sa thérapie de groupe comme si vous y étiez).
En dehors de l’histoire de Laeticia, ce livre se lit d’une traite. Chaque histoire fait écho. Qu’il s’agisse de Dominique surmontant un traumatisme, à Fanny, une enfance difficile, en passant par François victime d’un « burn-out » dû à une surdose de travail, on se reconnaît facilement chez chacun. Et on réfléchit aussi avec Sophie, par exemple qui, dévastée par l’infidélité de son mari reconnaît : « A tout mener à main de maître, j’empêchais mon compagnon d’avoir sa place ; je le traitais comme un enfant. Son infidélité est arrivée à point nommée pour me faire comprendre qu’il était aussi un homme». On lit également avec intérêt, à la fin de chaque histoire, le commentaire d’un spécialiste différent, psychologue, psychiatre ou coatch..

Voici un extrait de l’histoire de Laeticia :


“(…)J’étais une enfant assez boulotte et, au début de l’adolescence, j’ai commencé à avoir des remarques à ce sujet au collège et dans ma famille. Je me souviens qu’à chaque fois que je les voyais, mes grands parents disaient « Il faudrait tout de même que tu maigrisses un peu ». Mon frère, lui, s’en donnait à coeur joie; il ne cessait de se moquer de moi. Mon frère est très beau, c’est le play boy de la famille. Ma mère l’adore. Il est nul en classe, mais il est magnifique. Mes parents l’ont toujours mis sur un piédestal. Moi, je travaillais très bien à l’école, j’étais brillante même. Mais je n’étais pas jolie; et j’ai commence à être trop grosse. Donc, vers 14 ans, j’ai arrêté de manger. Au début, tout le monde était content. Je devenais enfin mince. Mais quand j’ai atteint 42 kilos, plus personne n’a trouvé ça bien. Mes parents ont commencé à vraiment s’inquiéter. Je me souviens de mon père qui essayait de me forcer à manger, me gavant littéralement en m’enfonçant de la purée dans la bouche, et moi, lui recrachant tout au visage. Mes rapports avec mes parents sont devenus violents. On se criait dessus toute la journée.

Le sport aussi est devenu une obsession. Le volley surtout. J’enchaînais entraînement intensif et compétitions. Mon corps souffrait énormément de ces efforts à outrance, mais je continuais. Je savais que je me faisais du mal avec toutes ces heures de sport. Mais je ne faisais pas du sport pour me faire du bien. J’en faisais pour perdre du poids. Jusqu’au jour où je suis tombée à 36 kilos et là, on m’a hospitalisé en urgence. Il y avait toute une équipe de psychiatres et d’assistants pour m’examiner et s’occuper de moi. Selon eux, mon anorexie était due à un trouble bi-polaire de type II. C’est-à-dire des phases dépressives lourdes et des phases maniaques légères (maniaque au sens psychiatrique, c’est-à-dire hystérique, un peu mégalomane). Je devais suivre un traitement d’antidépresseurs et de neuroleptiques et m’entretenir deux fois par semaine avec un psy. Mon hospitalisation a duré six mois, puis je suis rentrée à la maison et tout a recommencé. C’était l’enfer avec mes parents. Ma mère, dépressive de nature, ne cessait de se plaindre. Je pleurais toute la journée, je n’arrivais plus à aller en cours, je devenais folle. Mon anorexie a basculé dans la boulimie. Je mangeais des quantités invraisemblables de nourriture, je me faisais vomir quatre fois par jour. J’ai fini par faire une tentative de suicide et l’on m’a de nouveau hospitalisée plusieurs mois. À la sortie, les médecins ont décidé de me mettre dans un foyer pour adolescents pour me couper de ma famille.

J’étais très encadrée, mais j’allais très mal. J’étais dans l’autodestruction totale, je me mutilais, me saoûlais. J’alternais des prises et des pertes de poids énormes. C’est à cette époque que les médecins ont aussi diagnostiqué chez moi un trouble de la personnalité borderline (personnalité émotionnellement instable, comportements auto-agressifs…, ce genre de trucs). Jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, j’ai navigué entre l’hôpital et le foyer. En tout, j’ai vécu une vingtaine d’hospitalisations. Je restais six mois internée, puis je retournais au foyer. J’y ai fait trois tentatives de suicide au médicament. La deuxième m’a laissé trois jours dans le coma, donc l’hospitalisation qui a suivi a été très longue. Je n’allais plus à l’école. Je passais mon temps à voir des psys, à parler de moi mais, concrètement, rien ne se passait. Tout restait dans ma tête. Je ne digérais pas ce que j’entendais. J’en voulais à la terre entière. À mes potes qui s’amusaient et faisaient la fête dehors pendant que moi, j’étais clouée à l’hôpital avec une sonde gastrique dans les narines, à mes parents qui n’avaient pas bien fait leur boulot et m’avaient mise dans cet état, à moi surtout d’être comme j’étais. Je me détestais de craquer, de partir en vrille, de ne pas réussir à me tenir à quoi que ce soit. Un emploi du temps, des cours ou des activités du foyer, des gens à voir … Tout cela m’était impossible. Rien que me lever le matin était insurmontable. À la seconde où je me réveillais, je me détestais. Je n’aimais pas mon corps. Je ne voulais pas être moi. J’étais contre moi. Rien que le fait d’aller à la douche, toucher mon corps, ça me donnait envie de pleurer.

Et puis, il y a deux ans, je suis tombée sur un livre traitant de la boulimie. J’aimais bien la façon dont l’auteur, une psychologue, parlait du sujet; le fait que, pour elle, c’était vraiment lié à un problème personnel, un problème d’identité. Comme cette psychologue organisait des thérapies de groupe, j’ai eu envie d’essayer. {xtypo_info}C’est assez spécial, la thérapie de groupe. Ca se déroule sur tout un week-end, neuf heures par jour. Genre immersion complète. La première séance est souvent assez impressionnante.{/xtypo_info} Tu te retrouves enfermée dans un grand salon avec une quinzaine de nanas qui vont mal et tu te demandes vraiment comment ça va se passer. Au début, tu observes, tu ne dis rien. Chacun se présente, mais toi, tu racontes ce que tu veux. Tu n’es même pas obligée de parler. Ou bien tu peux simplement dire « C’est mon premier groupe, je n’ai pas envie de parler », ou juste dire ton prénom, ton âge. Mais tu peux tout aussi prendre la parole pendant vingt minutes et déballer ta vie. La thérapeute lance quelques perches « Est-ce que tu peux nous dire pourquoi tu es venue  ? », ce genre de choses, mais rien d’insistant ou d’obligatoire. La seule chose dont on ne doit pas parler, c’est de bouffe. Combien de crises, quelles quantités… Ici, tu parles de toi, pas de nourriture.

Les premiers week-ends, j’étais tellement bloquée que je ne regardais jamais les autres. Je parlais fort, je ne souriais jamais. C’était ma façon de me protéger.

Je me souviens, par exemple, d’une femme croisée ici durant un week-end et qui, malgré elle, m’a beaucoup appris. Elle s’appelait Élisabeth. Le groupe était composé ce jour-là de filles plus jeunes qu’elle (elle avait 45 ans) et, toute la matinée, elle s’est un peu posée en “aînée”, en femme qui connaissait mieux la vie que nous et en avait plus bavé. Pendant la pause du déjeuner, elle a téléphoné sur son portable sans s’isoler des autres et en parlant très fort. Quand la séance a repris, une des participantes a évoqué ce coup de fil, expliquant que cela l’avait gêné. Que c’était le genre de chose qui l’horripilait, l’agressait même, quand elle était dans le bus ou le métro, et qu’elle n’avait pas envie de subir ce genre d’intrusion dans un lieu comme la thérapie de groupe. Elisabeth lui a répliqué vertement qu’elle n’avait pas à recevoir de leçon d’une gamine de vingt ans, qu’il était urgent pour elle d’appeler sa mère à ce moment-là … Bref, la discussion s’est engagée sur cet incident. La thérapeute guidait le débat, veillant à ne pas le transformer en procès. Qui avait ressenti la même gêne ? Pourquoi la ressentait-on ? Ne faisions nous pas parfois la même chose ? Ou d’autres choses gênantes pour l’entourage ? Pourquoi Elisabeth avait-elle eu besoin de se justifier ? Pourquoi ne prenait pas cette remarque plus calmement et ne s’excusait-elle pas ? Pour moi, la réaction de cette femme voulait dire “Vos peines et vos douleurs ne valent rien. Moi, j’en ai vraiment bavé, moi, j’ai eu une enfance horrible. La vraie victime, c’est moi. Je ne suis coupable de rien ici. Jamais”.

C’est ce genre de situation qui se déroule pendant les séances. Et cela m’apprend beaucoup. Qu’il soit à l’opposé du mien ou, au contraire très proche, c’est comme si, tout à coup, mon propre comportement me sautait aux yeux ! Parce qu’ici, les émotions sont traitées sur le vif, “in situ”. Il ne s’agit pas d’expliquer son histoire, son passé, pourquoi on est là. La thérapeute ne pose pas de diagnostic en public. Personne n’est étiqueté. Il n’y a pas la dépressive, la suicidaire, l’obsessionnelle… On est vraiment sur les émotions du moment, les émotions créées par la situation présente, les gens qui t’entourent à ce moment précis. C’est exactement l’inverse de tous les traitements thérapeutiques que j’ai connu jusque là. C’est une ambiance vraiment particulière, parfois dramatique. Il y a des groupes où l’atmosphère est très lourde. Souvent, des participantes quittent la pièce pour “souffler”, s’enferment dans la cuisine pour fumer une cigarette. Certaines se lèvent et ne reviennent pas. Moi, ça m’a tout de suite plu. Même si les exercices sont parfois très difficiles, surtout ceux qui te mettent en situation. En effet, régulièrement, la thérapeute demande à l’une d’entre nous de faire le tour du groupe et de s’arrêter devant chaque participante en répétant la même phrase (“Aujourd’hui, je me sens triste, ou en colère, ou fatiguée…”, c’est en fonction de ce que tu as dit de toi auparavant). Il faut à chaque fois bien regarder l’autre, lui parler distinctement, s’adresser réellement à elle. Au début, il m’a semblé impossible de pouvoir faire ça. De passer devant tous ces gens, j’étais morte. J’étais incapable de leur parler. La première fois que je me suis lancée, c’était terrible. Je me sentais nue, je me sentais mal, et l’on me plongeait dans ce malaise. Mais c’est de cette façon que j’ai peu à peu compris à quel point j’avais peur. Peur d’être avec des gens, peur d’entrer dans un café, peur d’arriver en cours… Et cette peur m’empêchait de connaître mes vrais sentiments.

En fait, cette thérapie, c’est une espèce d’entraînement permanent. Au début tu te forces. Tu te forces à être plus attentive. Et au fil des séances, tu le deviens. C’est un peu bizarre, mais tu deviens ce que tu es au fond de toi.

Moi, je suis douce, mais j’ai toujours eu peur de la douceur. J’ai toujours joué à la Miss “Va-t-en-guerre”, rude, trash même. Je me saoûlais, je faisais des comas éthyliques, je me tailladais les veines. Avec les garcons, les rapports étaient tout de suite extrêmes, passionnels. Au bout de deux jours ensemble, je voulais déjà savoir s’ils m’aimaient vraiment. Ou bien, je n’avais déjà plus envie de les voir. Je ne savais absolument pas si je les aimais ou pas. C’était des prises de tête continuelles. Mais, au fond, j’avais envie d’être douce. Souvent, passés les premiers temps, les filles commencent à se parler, à se préoccuper des autres, à dîner ensemble après les séances. Ca aide à ne pas fuir les gens, à échanger sur ce que tu as partagé pendant la journée. C’est très effrayant au début, mais le groupe oblige à être “partie prenante” de la situation. Moi, on m’a toujours dit que j’étais quelqu’un de très présent, que j’avais une grande qualité d’écoute. Mais en fait, pas du tout ! J’ai toujours eu la réputation d’être une fille sociable, sympa, marrante. Je connaissais pas mal de gens, j’avais des copains. Mais c’était une carapace. J’écoutais beaucoup les gens, mais je n’entendais rien. Ca passait par les oreilles, mais pas dans le cœur. C’est comme si j’étais coupée en deux. Il n’y avait que la tête qui fonctionnait. Je parlais, j’écoutais, je répondais, mais je ne ressentais rien. Où en tout cas, je ne savais pas ce que je ressentais. Je ne fonctionnais jamais avec mes sentiments. J’allais prendre des pots pendant des heures avec des gens sans en avoir envie, je passais des heures dans des soirées avec eux alors que je me sentais triste et que j’aurais voulu être seule. Je ne retirais aucune satisfaction de ce que je vivais. J’étais juste frustrée, énervée, je me sentais vide. Maintenant, avec la thérapie, je laisse venir les choses. Si je me sens déprimée, je le suis. Je me laisse être triste. Si je « décroche » quand je suis avec quelqu’un, si je m’ennuie, si je n’écoute plus vraiment ce qu’il me dit, j’essaie de me “reconnecter” avec moi-même. Je me touche les mains, je respire. Si ça ne marche pas, j’écourte le rendez-vous.

J’ai commencé à me sentir vraiment mieux au bout du neuvième week-end. Là, j’en suis au douzième et je commence vraiment à trouver ma place. Et si j’en suis là au douzième, je me réjouis de l’état dans lequel je vais être au vingtième ! Même si je sais que je devrais prendre des médicaments toute ma vie. Et qu’il y a encore beaucoup de choses à remettre en place. Des moments où je fais des crises, où je ne vais pas bien. Comme le mois dernier par exemple. J’ai fait beaucoup de dessin et d’art plastique au foyer. Ca me plaît énormément. Je me suis donc inscrite pour une animation bénévole dans un atelier de loisirs créatifs pour enfants.Les deux jours précédant le stage ont été horribles ! J’avais l’impression que tous mes délires me revenaient. « Ils ne vont pas m’aimer », « Je ne vais jamais y arriver », « De toute façon, ce stage est nul »… La veille, une crise d’angoisse m’a empêchée de dormir. Mais finalement, j’y suis allée. À reculons, mais j’y suis allée. Et le stage s’est très bien passé. Je vois que j’ai fait des progrès. Je ne me laisse plus gouverner par ces pensées incohérentes, ces idées complètement folles que j’ai eu pendant des années. L’idée que mon poids est un danger pour les autres. Que si je suis suffisamment maigre, je serais libérée de la peur d’être méchante envers les autres. Mais que si je ne maigris pas assez vite, il faut que j’annule tous mes rendez-vous ! Ce genre de délires, c’est terminé. Je peux faire un stage de quinze jours sans craquer. Je peux travailler comme serveuse dans un restaurant et arriver tous les jours à l’heure. Ce que j’ai fait l’année dernière. J’y ai même rencontré quelqu’un et ça fait dix mois qu’on est ensemble…”

Catherine Hervais

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