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La boulimie n’est pas une névrose

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2018 mai editoDans mon article précédent, (Pourquoi la boulimie m’est-elle tombée dessus ?) je faisais la distinction entre les gens qui sont mal dans leur peau et ceux qui ne sont PAS dans leur peau.

Généralement ce sont ceux qui sont mal dans leur peau que l’on rencontre le plus souvent en psychothérapie ou en psychanalyse. La théorie freudienne selon laquelle nous sommes tous plus ou moins névrosés sert encore de référence. La majorité des psys constate qu’en effet leurs patients souffrent de conflits avec eux-mêmes parce qu’ils ne s’autorisent pas à vivre librement leurs diverses pulsions, préférant développer d’étranges symptômes comportementaux, somatiques, relationnels, plutôt que de prendre le risque, en les exprimant, d’une souffrance ou d’un quelconque châtiment inconnu bien plus grands, dont ils pressentent qu’ils pourraient leur être fatal. Tout cela est inconscient et infiniment complexe, mêlant la symbolique, l’imaginaire, les émotions et la pensée. Voilà pour la théorie concernant la problématique des gens qui sont mal dans leur peau.

Quant à la pratique, quelque soit la méthode utilisée par le psy, elle consiste à désenchevêtrer les croyances des affects. La personne pourra ainsi choisir librement entre ce qui lui appartient en propre et tous les interdits qu’elle s’est imposée depuis la petite enfance. Cela lui permettra de s’ajuster enfin à son environnement en évitant la culpabilité.

Mais si la psychanalyse ou psychothérapie, dans leur diversité, s’en sortent plutôt bien avec les gens qui sont plus ou moins mal dans leur peau, à part quelques psys hors norme (parmi lesquels Ferenczi, Winnicott, Ronald Laing, Milton Erickson pour les plus connus), elles reconnaissent n’avoir pas encore trouvé le moyen d’accompagner ceux qui ne sont PAS dans leur peau. Parmi eux je pense aux personnes psychotiques qui vivent dans leur monde et surtout qui ne parviennent pas à se connecter avec les autres mais aussi aux personnes borderline — qu’en tant que spécialiste de l’addiction alimentaire je connais bien.

Qu’est-ce qu’une personne borderline ? C’est une personne qui de l’extérieur ressemble à la majorité des gens mais qui cependant se sent étrangère à elle-même. Elle peut être socialement et intellectuellement très brillante mais elle souffre de ne pas se sentir dans sa peau, ainsi que d’un décalage avec les autres. Elle peut prendre du plaisir, mais il faut qu’il soit intense. Elle peut faire la fête, mais en prenant de l’alcool ou des drogues (parfois les deux) pour y parvenir. Ses humeurs passent du plus haut au plus bas, plusieurs fois dans une journée. Son besoin essentiel est de plaire parce qu’elle sent qu’elle ne se suffit pas à elle même. Elle compte désespérément sur les autres pour s’accrocher à leur élan vital, mais elle a de telles attentes qu’elle est tout le temps frustrée et préfère souvent parfois se retrouver toute seule, tant la relation avec les autres lui paraît inaccessible, fatigante ou ennuyeuse. Alors, pour compenser l’amour inconditionnel qu’elle n’obtient jamais de la manière dont elle le souhaite, elle se sert de l’addiction pour se consoler de ce que la relation aux autres ne lui apporte pas (les autres vécus tantôt comme des « biberons », tantôt comme des agresseurs).

Il me semble important que les personnes boulimiques, même celles qui sont douces et bien intégrées socialement, soit reconnues par les psys comme des personnes borderline. Elles ne peuvent pas bénéficier des mêmes approches psy que la majorité des gens. En apparence elles sont comme les autres mais en réalité, même quand elles ne semblent pas manquer de confiance en soi, il ne s’agit pas de leur vrai soi. Je ne dirais pas qu’elles ne sont pas encore nées, mais presque : elles sont, affectivement parlant, comme des nourrissons dans des corps d’adulte avec une intelligence d’adulte.

Il me semble également important pour les personnes boulimiques anorexiques qu’elles soient informées de leur personnalité borderline afin de pouvoir choisir un psy qui pourra leur faire bénéficier du travail approprié différent de ce qui se fait généralement en psychothérapie. Comme elles ne sont pas dans leur peau, elles n’ont rien à dire que du silence ou des plaintes. Ellles ont besoin de mises en situation, comme un travail en groupe avec des jeux de rôle l’autorise. Leurs émotions se dévoileront dans l’action au travers de leurs réactions et alors, alors seulement, elles pourront mettre des mots sur ce qu’elles ressentent.

Voici comment le Professeur Coutanceau1 définit les personnalités borderline dans son livre sur les troubles de la personnalité : «  Troubles de la personnalité, ni psychotiques, ni névrotiques, ni pervers, ni normaux » éd. Dunod, 2013 :

« Les {personnes porteuses de} troubles de la personnalité ne sont ni des malades mentaux (des psychotiques), ni banalement névrotiques, ni des pervers (…), ni des gens « normaux ». C’est un troisième champ de la psychopathologie qui est moins enseigné et moins connu. Qu’est-ce qu’il recoupe ? Toutes les personnalités qui posent question, qui posent des difficultés dans leur famille, dans les institutions, dans l’entreprise et aussi qui dérivent vers des actes médico-légaux qui défraient la chronique dans le champs social et qui donnent lieu à des interpellation et à des procès judiciaires ».

Je précise que toutes les personnalités borderline ne défraient pas nécessairement la chronique dans le champs social (le Professeur Coutanceau1 est psychiatre auprès des tribunaux pour expertiser l’état mental des personnes borderline violentes et asociales).

Mais on peut être borderline sans commettre des violences sexuelles ou être asocial. Par exemple, les personnes qui ont une addiction alimentaire et dont la drogue (la nourriture) est très accessible sans détériorer le cerveau sont assez discrètes, sans violences sociales et familiales, sans doute parce que la nourriture, à portée de main, les calment vite. Le plus gros de leur violence, pour les plus effacées, ne se manifeste généralement que contre elles-mêmes. Et comme elles ont désespérément besoin d’être aimées, elles retrouvent vite l’apparence de la normalité, voire même de personnes totalement épanouies.

Selon le Professeur Coutanceau, les personnalités borderline ne sont pas connues du monde psychiatrique ou psychanalytique et l’on n’enseigne pas aux professionnels de la psychothérapie comment les traiter. Mais il donne une piste très concrète pour le style d’approche dont elles ont besoin selon lui :

« De façon très concrète dans le face à face avec quelqu’un qui a un trouble de la personnalité premier élément : évaluer sa personnalité. Mieux cerner de façon très simple, très descriptive, comment il fonctionne. »

Je suppose qu’il veut parler de la manière qu’à la personne de voir les autres, d’interagir relationnellement et d’observer comment ils se perçoivent eux-mêmes. 

« Le professeur Coutanceau poursuit : « Et puis bien sûr, le deuxième acte intellectuel, une fois qu’on a évalué (la personnalité), prendre en charge. Une prise en charge qui est pluridisciplinaire, psychothérapique, éducative et sociale (…) Donc on voit qu’il faut avoir un esprit ouvert sur toutes les techniques, et ce, dans une sensibilité intégrative (intégrer ces différentes techniques et bien sûr avec une sensibilité humaniste qui vise l’évolution de la personnalité du sujet qui présente des troubles de la personnalité (…)

Encore une fois je pose l’hypothèse, selon ce que m’enseigne ma pratique, que toutes les personnes qui ont une addiction sévère à l’alimentation ont une personnalité borderline mais qu’elles ne sont pas identifiées comme telles parce qu’elles n’ont pas nécessairement des comportements sociaux violents et à problème.

Le Professeur Coutanceau a à faire à des personnes borderlines violentes et asociales. Les boulimiques ne sont généralement pas asociales parce qu’elles ont toujours leurs drogue à portée de main. J’ai observé que les personnes borderline ne sont violentes et asociales que lorsqu’elles n’ont pas leur « came ». La violence chez les boulimiques anorexiques est souvent relationnelle, pas délinquante. Ou alors pour les personnes boulimiques douces et effacées, la violence se manifestera parfois brutalement sous forme de ruptures définitives. Ce qui a retenu mon attention dans les propos du Professeur Coutanceau, c’est son insistance sur la nécessité d’une approche éducative et humaniste. Le psy qui parle peu, ça ne marche pas, le psy qui caresse dans le sens du poil, non plus. Par contre, une relation humaniste avec des mises en situations où se font des apprentissages relationnels, dans ma pratique, ça marche. Cela nécessite idéalement une approche en groupe. Comme je l’ai dit, dans un groupe on apprend à être soi mais aussi à être face à l’autre. On apprend, par le vécu émotionnel, que l’autre n’est ni un « biberon » ni un agresseur. Certaines apprennent aussi à dire les choses plutôt que se cacher, fuir ou s’effacer. D’autres apprennent à dire les choses sans agresser, dans le respect des différences de chacun.

Dans le cas où l’accompagnement ne peut être qu’individuel, il faudra un psy chaleureux et authentique avec qui il sera possible de travailleur en jeux-de-rôles, parce que chez ces personnalités là, l’émotion authentique, celle qui est au plus profond d’elles-mêmes, n’émergera que dans l’action.

1 Psychiatre, expert national, président de la Ligue française de santé mentale. Chargé d'enseignement en psychiatrie et psychologie légales à l'université Paris V, à la faculté Kremlin-Bicêtre et à l'Ecole des psychologues praticiens.

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Auteure: Catherine Hervais

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