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Articles sur la boulimie

Articles sur la boulimie, septembre 2013

Qn ne peut pas résister, on se gave malgré soi ou, quand on se retient, on y pense toute la journée. Quelles sont les vraies raisons de cet enfer ? Chacun de ces différents articles tente de vous apporter un bout d'explication.

Liste et accès aux éditos de cette rubrique :

La journée d'une boulimique et le contrôle permanent

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La journée d'une boulimique"Tant de soleils gâchés , de rendez vous manqués, d'amitiés enterrées, d'amours rejetées, d'argent gaspillé, d'énergie bousillée, de potentiel ignoré, de sourires faussés, de mensonges forcés, de masques portés, de coeurs brisés, de mains tendues refusées, de souffles étouffés quand viendra le moment ou je rendrai le dernier …"

Eve, l’auteur de ces mots, est chroniqueuse à la télévision. Beauté insolente du haut de ses 23 ans, elle impressionne tous ceux qui la croisent. Qui penserait à la voir en apparence si victorieuse qu’elle se batte très fort pour souffrir le moins possible ?

Derrière la boulimie se cache un problème d’identité qui se traduit parfois seulement par un grand manque de confiance en soi, et parfois par une sensation oppressante de vide et d’ennui. Tandis que certains se sécurisent en se raccrochant à un parent ou un(e) partenaire, nombreux sont ceux qui ont besoin de se lancer dans des activités extrêmes pour se sentir en vie. Camille a escaladé la plus haute montagne du monde avec deux de ses amis. Pauline a parcouru la forêt amazonienne toute seule pour étudier une danse tribale qu’elle adore. Arthur a monté trois entreprises. Elise a traversé l’atlantique sur un voilier avec trois autres personnes. Lady Diana a conquis le Prince Charles, puis le reste du monde…

Eve, quant à elle, n’a encore qu’une toute petite chronique à la télé mais rien sans doute ne l’arrêtera pour atteindre les buts qu’elle s’est fixés. Mais que la vie est dûre en même temps ! Ecoutons-la nous raconter sa journée:

"Ce matin j'ouvre les yeux pleine d'espoir et bien déterminée a faire de ce jour une victoire. Après ma crise longue et fatigante d'hier soir, je me suis promis que c'était la dernière, que je devais passer désormais à l'action et retrouver mon mental de gagnante. Je me lève donc du bon pied avec l'envie de croquer la vie a pleines dents, au sens figuré cette fois-ci! Une certaine euphorie me gagne à l'idée d'accomplir toutes ces tàches que je me suis fixées, alors je profite de cette bonne énergie pour me faire belle, parée à affronter le monde du dehors.

Je connais des personnes boulimiques-anorexiques qui, seules ou en soirée, pour souffler, vont volontairement jusqu’au coma éthylique. Emmanuelle, jeune mariée depuis peu, est professeur de philosophie dans un lycée. Tout comme Jeanne, elle ne peut pas s’empêcher de boire, aussi bien dans la journée entre ses cours que le soir. Elle vit dans la peur du contact avec les autres, peur qui lui fait faire aussi d’énormes excès d’alcool quand elle sort. Elle recherche alors clairement la perte de conscience pour s’échapper un moment de cette vie qu’elle trouve si difficile. Il lui arrive aussi d’utiliser massivement des somnifères dans ce but. Elle s’est parfois retrouvée aux urgences pour « tentatives de suicide » alors qu’elle voulait simplement débrancher la machine un moment.

Je sors de mon appartement et dès mes premiers pas je remarque les regards sur moi tout en faisant mine de ne pas les voir. Je me fais draguer gentiment par des passants, mais je fais la sourde oreille, véhiculant probablement l'image d'une fille prétentieuse et inaccessible car je n'ai pas trouvé mieux pour me protéger de ces hommes qui semblent affamés.. Et je continue d’avancer!

Des filles me regardent aussi, mais je me demande ce qu'elles peuvent bien penser dans leur tête.. Pourtant je ne suis pas habillée de manière provocante..? Peut être regardent-elles mes joues un peu bouffies ou mes jambes un peu trop serrées dans mon jean..

Dans la foule une personne me bouscule. Je ressens un bouillonnement intérieur. Ce n'est pas comme si j'étais transparente avec mes talons et mon manteau rouge! Même pas d'excuses mais qu'importe, je n'extérioriserai pas ma colère pour si peu! Je prends sur moi, je passe au dessus et je continue de sourire, de marcher avec assurance tout en pensant à mille choses à la fois...

 Puisque c'est la journée du courage je me lance dans les tâches administratives  une bonne fois pour toute ! Un monde fou à la poste, tant pis, je prends mon mal en patience pour en finir avec tout ce retard accumulé dans mes factures, et lettres à envoyer.

Le temps me parait tellement long, on s'ennuie ici, j'observe le monde qui attend devant moi et qui semble prendre cela avec détachement. Suis-je si différente des gens ou est-ce qu'ils font semblant comme moi? Qu'importe. Alors je les imite, tout en veillant à ce que la personne qui se rapproche de plus en plus de moi ne me passe pas devant car ce serait la goutte d'eau...

Une fois sortie de là, je me sens soulagée, une boule au ventre en moins. Finalement j'ai accompli mes tâches, j'en suis plutôt fière, mais maintenant il est midi.

Un nouveau cap à passer : celui de manger comme tout le monde. Mais je ne veux pas perdre de temps ou prendre le risque de craquer en ne parvenant pas à me contenter d'une assiette.

Je pars donc faire du sport afin de lutter intelligemment contre mon stress et puiser un peu dans mes graisses par la même occasion.. Je pense de plus en plus à ma chronique que je dois préparer rapidement pour mon passage à la télé ce soir, il va falloir que j'assure doublement car deux stars de cinéma renommées mondialement seront avec nous sur le plateau ...

Mes deux heures de sport finies, je pars à la recherche d'une belle robe qui me mettrait en valeur tout en cachant mes fesses qui ont grossi. Beaucoup de mal à me décider, j'essaie des tas de vêtements, la musique très forte dans le magasin me fatigue, faire la queue va encore me faire perdre du temps et je ne fais toujours pas ma chronique. Dernière ligne droite. Ma robe et mes chaussures achetées, il me reste deux heures pour mettre sur feuille mon reportage.

L'adrénaline de la dernière minute me donne de l'inspiration comme s'il fallait que je sois dans de telles conditions pour être efficace. Devant cette montée en panique le besoin de manger se fait ressentir de plus en plus, je décide sagement de manger une pomme tout de même. Finalement ce sera 2 puis 3 et 4.. et ensuite pourquoi pas le fromage blanc qui me reste pour me remplir au moins une fois, et me soulager afin d'être plus détendue, et concentrée dans mon travail.

J'arrive finalement a la télé en courant, je dis bonjour, les yeux encore brillants, le ventre vide et la gorge acide d'avoir vomi. Je file au maquillage, tout en continuant de préparer ma chronique dans ma tête. On est content de me voir, on me complimente sur ma tenue, on me demande quoi de neuf? Je n'ai pas envie de parler, de devoir mentir en disant que tout va bien alors que c'est faux. Mais je n'ai pas le choix, je préfère avoir l'apparence d'une fille sans problèmes, sans failles, alors je joue une brillante comédie. Faire semblant d'assurer devant mes collègues, d'être au meilleur de moi-même, devant les téléspectateurs et devant ces deux grandes stars pendant 2 heures, après tout ce n'est pas la mer à boire!

Je fais mine d'écouter les conversations de mes collègues, je parviens à répondre aux questions que l'on me pose et pourtant je suis bel et bien sur ma planète panique-a-bord, et je n'ai qu'une obsession en tête : ne pas planter mon direct, un peu comme si je jouais ma vie. Une fois sur le plateau, je sens mon regard se plonger dans le vide. Je me ressaisis. Ça n'est pas le moment de sombrer malgré ma fatigue. J'ai peur que cela se voit, alors je prends la parole. Les hommes sur le plateau me titillent gentiment chacun leur tour. Je réponds a leurs provocations avec une répartie qui les prend de court et j’attaque subtilement pour ne plus être attaquée, pour avoir le dernier mot et présenter ainsi l’image parfaite de la femme de caractère que je veux montrer de moi.

Durant l'émission,  je n'arrive pas a lire ma feuille de brouillon au moment de parler a la télé. Finalement j'improvise, je séduis la caméra. Je m'arme d'humour pour ne pas être démasquée, je monopolise la parole au point que le présentateur ne peux plus m'arrêter. Mais démasquée de quoi au fait ? De cette peur immense d'échouer, d'être critiquée, d'être rejetée, d'être écrasée et réduite en miettes si facilement par le premier ou la première qui penserait du mal de moi et qui pourrait déceler ma vraie nature fragile...

S'ils avaient une idée de ce combat que j'ai mené pour arriver à ce résultat ce soir ! L'émission terminée, pour eux j'étais parfaite. Mais pour moi des tas de questions subsistent et je suis loin de sortir fière et grandie de tout cela. Et si je m'étais préparée plus en avance..?  J’aurais été encore mieux que l'image à ch.. que j'ai renvoyée ce soir! Et cette gaffe que j'ai faite en direct, les gens ont dû me prendre pour une demeurée même si mes collègues ont trouvé ça marrant..
Ce métier ou je suis censée prendre du plaisir devient un enfer .. Tout ça à cause de mes pensées destructrices et peut-être infondées.

Je sors de mon travail. Il me reste un peu de temps avant de regarder ma prestation qui sera rediffusée ce soir. J'appelle tout de suite mon petit copain pour me décharger de toute cette tension. Il ne répond pas. Des amis m'ont proposé d'aller manger avec eux en ville, mais je n'ai pas assez de forces pour être auprès d'eux et de nouveau faire semblant d'acquiescer quand on me dit que j'ai de la chance d'avoir un job aussi intéressant, faire semblant de m’intéresser à leur conversation, de lire un menu et manger sagement comme tout le monde.

Je culpabilise à l'idée d'avoir de telles pensées, je me sens tellement égoïste et différente. J'essaie de rappeler mon copain, il ne répond toujours pas.. J’aurais voulu son réconfort, afin de m'apaiser et diminuer cette boule au ventre. Je suis épuisée. Je sais que le mieux serait d'aller me reposer, mais je ne parviens pas a lâcher-prise...

Le sentiment  d'être abandonnée,  je décide d'aller au supermarché me réfugier une nouvelle fois chez mon amie fidèle, une montagne de nourriture, de réconfort salé, sucré. Je rentre. Je suis bien. Rien d'autre ne compte plus que ma fusion avec la nourriture à-présent. Tout a l'air plus facile, plus marrant. Mon copain me rappelle. Il veut me voir. Il est trop tard pour moi. Il n'avait qu'à me répondre avant quand j'avais besoin de lui.

Je me fais draguer encore sur la route du retour, cette fois je n'ai pas le coeur à prendre sur moi, je regarde de travers et je demande qu'on me foute la paix. Mon copain me rappelle. Je réponds finalement et lui donne rendez-vous dans 3h, lui prétextant que je suis allée manger avec des amis pour être tranquille un moment. Mon téléphone n’arrête pas de sonner, mais j'ai pas envie de parler, je m'en fiche, mes amis attendront.

Une fois ma crise finie, la culpabilité me gagne de nouveau, mais qu'importe, je dois à présent effacer toutes traces de crise, me faire de nouveau belle et imiter a nouveau la sérénité, le bonheur, la femme accomplie et consacrer le peu d’énergie qui me reste à partager du plaisir avec mon copain, respirer à travers lui après avoir manqué d'oxygène toute la journée.<

Gare à ses remarques, mes nerfs sont fragiles, mes émotions à fleur de peau et puis la colère pourrait me redonner envie de plonger dans mon frigo. Alors je décide de subtiliser mon envie de nourriture par la relation sexuelle. En plus j'en ai vraiment envie.

Mais lui est fatigué.
Quelle horreur de vivre un tel rejet, j'aurais envie de lui déverser ma haine, déjà que je ne me sens pas bien dans mon corps mais si lui refuse d'en prendre soin, s'il ne me désire pas, qui le fera ?? Qu'importe  je n'ai plus de forces pour me battre. Je subis en silence, j'intériorise ma peine et je rêve de revanche le jour où je ne serai plus dépendante de lui, de la nourriture.. Je rêve d'un déclic définitif, et que demain soit diffèrent.

Car maintenant que j'ai de nouveau échoué, le rêve est la seule chose qui me reste pour espérer un jour changer ma triste réalité. Espérer toucher plus que du doigt ce trésor qu'est la vie. Enfin considérer MA vie comme un jeu dans lequel je cesserai enfin de me mettre hors-jeu..."

C’est tout ça la boulimie, et pas seulement le comportement alimentaire.

Fin de l'article

Catherine Hervais

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Boulimie, une addiction très discrète

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Boulimie Octobre 2011Jusqu'à présent on pensait que l’addiction naissait du corps qui réclame.
On supposait que les toxicomanes ou les alcooliques étaient tombés dans la drogue ou l'alcool, d’abord pour essayer, puis, face au plaisir ressenti, ils auraient renouvelé l’expérience, de plus en plus souvent – notamment en raison de la formation d’une accoutumance, qui fait qu’une dose toujours plus importante de produit est nécessaire pour ressentir les mêmes effets –, créant une habitude conduisant à une dépendance ne permettant plus physiquement de se passer de la substance.

L’existence de bénéfices secondaires, souvent « magiques », complique le problème.  Ceux-ci apportent la sensation de ne pas avoir de limites, de pouvoir faire ce qu’on veut quand on veut, de s’installer dans une sorte de « je m’en foutisme  » insouciant. Déchiré, bourré, défoncé, « foncedé », sans limite, on accède à la légèreté de ne penser enfin à rien ou du moins de ne plus se sentir parasité par le ressassement des pensées négatives.

Les « addicts » ont en effet, quand ils ne sont pas « chargés », des pensées « plombantes », contrairement aux non-addicts qui, lorsqu’ils pensent, peuvent rester légers, parce qu’ils pensent dans le sens de leur liberté.

En réalité, cet usage exclusif, abusif et monomaniaque, qui semble obéir à un besoin inconscient et va à l’encontre de la volonté consciente, conduit généralement à un esclavage destructeur et appauvrissant, même s’il est vrai que dans certains cas il peut aussi  modifier, libérer et enrichir la perception, permettant ainsi de stimuler la création, artistique notamment (tel l’usage des substances qu’ont fait de nombreux penseurs ou artistes, de Gérard de Nerval à John Lennon, en passant par Sigmund Freud ou Ernest Hemingway).

Aujourd’hui on s’intéresse également de plus en plus aux addictions qui ne sont pas liées à une substance mais à un comportement : jeu, sexe, téléphone mobile, internet, réseaux sociaux, etc.

En réalité, cet usage exclusif, abusif et monomaniaque, qui semble obéir à un besoin inconscient et va à l’encontre de la volonté consciente, conduit généralement à un esclavage destructeur et appauvrissant, même s’il est vrai que dans certains cas il peut aussi  modifier, libérer et enrichir la perception, permettant ainsi de stimuler la création, artistique notamment (tel l’usage des substances qu’ont fait de nombreux penseurs ou artistes, de Gérard de Nerval à John Lennon, en passant par Sigmund Freud ou Ernest Hemingway).

Aujourd’hui on s’intéresse également de plus en plus aux addictions qui ne sont pas liées à une substance mais à un comportement : jeu, sexe, téléphone mobile, internet, réseaux sociaux, etc.

Mais qu’il s’agisse d’une addiction à une substance ou à un comportement, le prix à payer augmente de plus en plus, au fil du temps, pour des bénéfices secondaires de moins en moins présents. La souffrance devient alors telle que l’ « addict » est poussé régulièrement à vouloir « décrocher ».

Il y parvient habituellement grâce à un sevrage, mais la plupart du temps surviennent des rechutes, faisant suspecter un mécanisme plus compliqué qu’il n’y paraît.

En effet, ne devient pas « addict » qui veut. Sauf cas particuliers, les chercheurs aujourd’hui pensent de plus en plus à une prédisposition d’ordre génétique, à laquelle s’ajoute un facteur environnemental et psychologique : l’addiction est alors le « médicament » qui sert à combler un vide et/ou échapper à une douleur mentale. Comme le dit une jeune fille prénommée Marie dans une lettre qu’elle a écrite1 pour expliquer ce qu’elle vivait lorsqu’elle était boulimique :

« Pour ma part, à vingt ans, plus rien n'a compté que manger. Quand j'ai commencé à devenir boulimique, je ne me suis pas demandé pourquoi ni comment ça avait pu m'arriver. D'ailleurs ce que je vivais n'avait pas de nom. C'était un réflexe de survie pour continuer à vivre cette vie où tout prenait en même temps un sens et son contraire. Être aimée et ne pas se sentir aimée, vouloir dire non et s'entendre dire oui à la place. Ne pas avoir envie, mais le faire quand même. Marcher et se sentir paralysée. Respirer et s'asphyxier en même temps. Apprendre et oublier dans le même instant. Je me sentais si mal, bonne à rien, si inutile face à ces contradictions perpétuelles, comme si j'étais en permanence à côté de la vie sans pouvoir jamais y prendre ma place. Que faire face à ce vide d'existence. Se remplir, vite et bien, je dirais, engloutir des monceaux de nourriture, tout ce qui me tombais sous la main, qui me donnait instantanément la sensation d'être simplement vivante. »

Parfois, le problème psychologique est passager : adolescence difficile, divorce, échec ou même réussite aux examens... Tout choc émotionnel peut faire perdre pied momentanément, au point de faire chercher refuge dans l'alcool, la drogue, les médicaments ou un comportement autodestructeur. Quand la difficulté est résolue, la personne parvient généralement à se sevrer elle-même. Lorsqu’elle n’y parvient pas, l’apport d’un soutien médical et psychologique procure habituellement la guérison

Quand le problème psychologique n’est pas momentané, les rechutes sont le plus souvent systématiques, de sorte que la personne va de sevrage en sevrage, sans jamais s’en sortir définitivement.

Il existe une forme d’addiction qui n’est ni liée ni à un phénomène d’accoutumance physiologique, ni à des circonstances psychologiques occasionnelles (même si ces dernières peuvent avoir servi de déclencheur), mais à un problème mental complexe touchant la relation avec soi-même et avec les autres depuis le début de la vie. Cette forme d’addiction nécessite une révision totale de la personnalité.

A la réflexion il y a un point positif à la souffrance. Les personnes totalitaires qui ont besoin que les autres pensent et fassent comme elles et qui malgré cela se sentent relativement bien dans leur peau, n'ont certes pas de grandes souffrances dans l'instant, mais ne pourront pas, sur la longueur, ne pas souffrir de l'histoire qu'ils ont eue avec les autres. Elle ne sera pas harmonieuse : ils s'imposent aux autres et il arrivera un moment où la vie relationnelle leur sera difficile.

Je n'en fais bien sûr pas une généralité, mais à ceux qui souffrent aujourd’hui, j'ai envie de dire qu'avec beaucoup d'authenticité, d'obstination et de travail, ils pourront sans doute profiter de la vie d'une manière dont ils n’osent même pas rêver.

C’est le cas de la boulimie-anorexie.

Catherine Hervais

1. Témoignage vidéo du documentaire Boulimie et Thérapie visible sur boulimie.fr, extrait n°4.

Fin de l'article

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La boulimie dans tous ses états

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boulimie_juillet_2011La boulimie est toujours vécue comme un « tsunami » intérieur contre lequel on ne peut pas lutter. Elle peut durer des années comme n’apparaître que dans les moments de la vie où l’on se sent plus vulnérable. Dans un cas comme dans l’autre elle est envahissante et inquiétante.

Que l'on fasse beaucoup de crises ou pas, que l’on se fasse vomir ou pas, on est prisonnier d'une idée fixe et, en dehors des heures de travail où l’on se sent à peu près à sa place (ce n’est pas le cas pour tout le monde) on regarde défiler sa vie sans se sentir concerné.  Tout demande une énergie folle : se contrôler pour ne pas craquer, trouver des prétextes pour aller manger, attendre la nuit pour faire des crises dans la clandestinité mais aussi écouter les autres, répondre ou non à leur demande, essayer de vivre à peu près normalement.

Lorsque la boulimie dure des dizaines d'années, le corps souffre de différentes façons. Les régimes « yoyo », les variations importantes et rapides du poids, sont épuisants.Pour les personnes qui se font vomir très souvent, le corps peut être carencé au point de mettre en danger les processus vitaux, comme dans les cas les plus sérieux de l'anorexie1.

Les psy entendent souvent « je ne pense pas être boulimique parce que je ne me fais pas vomir ». Ces personnes pensent que, de ce fait, leur cas est moins sérieux. En réalité elles souffrent parfois davantage que les autres parce que les kilos peuvent s'amasser d'une manière impressionnante. Elles peuvent passer en quelques semaines d'une taille 40 à une taille 50…. A côté de la douleur mentale de voir son image se déformer considérablement et la honte de n'avoir pas réussi à se contrôler, il y a aussi les douleurs physiques du corps qui enfle rapidement. Une jeune femme se plaignait que ses cuisses grossissaient de jour en jour au point de lui faire mal quand elle les touchait. Après chaque boulimie son ventre la faisait extrêmement souffrir. Elle se mettait parfois à genoux devant le lit, l’appuyant contre le matelas pour tenter de combattre la douleur. Certains ont mal dans la poitrine, dans le cou. Certains encore, ne réussissant pas à vomir, sollicitent parfois l'hôpital pour un lavage d'estomac. Je me souviens d’une très jeune femme qui désespérée s'était jetée par la fenêtre après une très grosse crise de boulimie. Ayant entendu du bruit ses parents sont sortis pour voir ce qui se passait, et la trouvant par terre ils ont crié « elle va mourir ! Elle va mourir ! ».

Mais beaucoup plus tard, quand elle me raconta cette histoire, elle me dit qu'après sa chute, allongée sur le sol, elle s’en fichait de savoir si elle allait mourir ou pas. Elle voulait juste qu'on la fasse vomir.

Je garde aussi en mémoire le récit d'une jeune femme, enseignante, gravement blessée après un accident de moto. La perte d'un œil, de nombreuses fractures, l'ont immobilisée à l'hôpital pendant plusieurs mois. Tandis qu'elle me faisait le récit de cette histoire elle ne semblait pas très affectée par la perte de son œil. À ma grande surprise elle se réjouissait de son immobilisation forcée. Un tuyau dans la gorge la mettait dans l'impossibilité de faire des boulimies. Elle se réjouissait d'avoir perdu ainsi beaucoup de poids. Avant son accident elle n'était pas grosse mais après son hospitalisation, bien qu’ayant perdu un œil, elle me dit que jamais elle ne s'était sentie aussi belle et aussi heureuse qu'à cette période-là.

Il est fréquent de voir en consultation aussi des personnes qui reconnaissent avoir une belle vie, un travail intéressant, un ou une partenaire formidable et qu'elles ne souffrent pas tant que ça. Elles se demandent même si une thérapie est nécessaire quand elles comparent leur problème aux histoires dramatiques présentées à la télévision ou dans les magazines. Elles ne sont pas tellement dérangées par la boulimie et la garderaient bien si elles ne craignaient pas pour leur poids ou pour leur santé. Elles sont contrariées par le temps et l’énergie qu’elles lui consacrent mais ce n’est pas de la boulimie dont elles se plaignent, c’est de ses conséquences. Elles consultent pour leur difficulté à gérer leur poids et ne voient pas que cette difficulté est sous-tendue par un enfermement mental complexe dont elles ne souffrent pas dans la mesure où finalement la boulimie est un pansement anesthésiant.

La manière dont chacun vit la boulimie peut être très différente selon les personnes. Certaines souffrent plus que d’autres. Certaines n’en sont victimes que pendant quelques mois seulement. Mais que l’on souffre beaucoup où que l’on ne souffre pas tellement, que la boulimie dure des mois ou des années, au moment où elle est là on se sent dépassé par un problème qu’on ne maîtrise pas, dont on a absolument besoin de se débarrasser très vite pour lequel on aimerait bien être aidé.

Toute l’équipe de boulimie.fr espère que vous trouverez dans les nombreux articles de ce site des réponses qui vous permettront de mieux trouver votre direction.

1 Les personnes boulimiques en sous-poids qui se présentent à l'hôpital pour demander de l'aide ont souvent, dans un premier temps, besoin d'être réalimentées comme si elles étaient anorexiques.

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Est-ce qu’on guérit de la boulimie ?

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boulimie_avril10"Est-ce qu’on guérit de la boulimie ? » demande une femme au professeur Jeammet, grand spécialiste hospitalier des troubles alimentaires chez les adolescents, qui est venu à Brest faire des conférences à la demande d’une association de parents d’anorexiques et de boulimiques, très active en Bretagne.

Peu avant que cette jeune femme ne pose cette question, j’avais moi-même eu la parole dans ce cycle de conférences. J’avais alors insisté sur le fait que la maladie est constituée par l’obsession : on n’est pas guéri tant que l’on reste dans le contrôle du symptôme.

Je fus agréablement surprise d’entendre que le professeur Jeammet avait lui aussi cette position. Nous sommes, lui et moi d’accord pour reconnaître que la guérison, c’est quand on sort de la destructivité et de l’enfermement.

Dès lors que toute la vie de la personne et de sa famille n’est plus organisée autour d’un symptôme (ici la boulimie et/ou l’anorexie), dès lors que les rapports humains deviennent fluides, agréables, légers, peu importe s’il reste encore quelques crises,  nous dit-il.

« Des crises de confort » comme les appellent certains de mes patients qui sont heureux de vivre aujourd’hui, en paix avec eux-mêmes et avec leurs proches même s’ils éprouvent encore parfois le besoin de se lâcher avec la nourriture. D’ailleurs, au bout d’un certain temps, ce ne sont plus les mêmes quantités, ce ne sont plus les mêmes fréquences. Des comportement compensatoires après les crises pourront encore être utilisés pour ne pas prendre de poid, mais on n’est plus dans la rigidité, la prison mentale, la guerre, la peur. Même si parfois on peut encore frôler des « tsunamis » internes, ce n’est plus une destruction qui fait toucher le fond du fond.

Et le professeur Jeammet illustre sa conception de la guérison avec une très jolie histoire :

« J’avais suivi un jeune patient qui avait une schizophrénie très sévère, une forme catatonique. C’était mon premier patient en arrivant dans le service dans lequel je suis resté jusqu’à la fin de mon internat. Donc je trouve ce garçon avec une forme catatonique, c’est-à-dire une raideur du corps. C’est exceptionnel, on n’en voit plus guère maintenant. Il avait la chance d’avoir fait une école d’art., d’avoir  plein d’amis, des compétences, des potentialités. Il a donc fait une forme grave de schizophrénie, on lui a fait des électrochocs, après il a pris des neuroleptiques. Il était violent, désorganisé, quand il faisait du théâtre il a « cassé la gueule » de son metteur en scène (ce qui  a été plutôt gênant dans son travail pendant un certain moment). Après être resté quelque temps sans travail il s’est retrouvé gardien au musée du Louvres (ce qui était très en-deçà de ses possibilités). Puis il a réussi au bout d’un certain temps. Après on a toujours gardé un lien. Il y avait une relation de confiance. Tous les ans il m’envoyait une carte postale du festival d’Avignon où il allait et où il retrouvait ses copains. Tous les ans depuis les années 69 donc depuis quarante ans. De temps en temps il venait me voir, pour faire un peu le point, critiquer éventuellement ses nouveaux thérapeutes… »

Je n’ai pas la fin de l’enregistrement de la conférence et donc je vais vous dire la suite de mémoire. Le Professeur Jeammet et ce garçon se sont vus régulièrement, jusqu’à ce que l’un et l’autre prennent leur retraite à peu près en même temps. Et puis un jour, vers la fin de leurs rencontres, Philippe Jeammet a eu la joie d’entendre son ex-patient lui dire : «  vous savez docteur, j’ai eu une très belle vie ». Il sentait bien que son patient avait encore des schémas paranos, schizos, une tendance à la rigidité et à l’interprétation. Mais il avait réussi sa vie, il croyait que toutes les femmes étaient amoureuses de lui. « Ce qui était plutôt une bonne chose » ajoute le Professeur Jeammet amusé. Il avait étonnamment bien réussi socialement et matériellement et au moment de prendre sa retraite il disait avoir eu « une belle vie ».

C’est une histoire vraie et elle a une morale : ce qui est grave, ce n’est pas d’être bizarre, pas comme tout le monde, chacun fait ce qu’il peut. Ce qui est grave c’est de souffrir de ses bizarreries et d’en faire souffrir ses proches. Si nous sommes schizophrènes, ou si nous avons des boulimies ou si nous sommes équilibrés nous pouvons travailler à être léger et heureux, que nous ayons encore ou non des accès de démence, que nous ayons encore ou non des accès de boulimie, que nous ayons encore ou non des accès d’équilibre.

Je tiens tout de même à rajouter, en ce qui concerne la boulimie que si on peut garder des « boulimies de confort » pendant plusieurs années, on peut aussi ne plus en avoir du tout en cours ou à la fin d’une thérapie, et lorsqu’on en a, ce ne sont généralement plus des boulimies qui vident le compte en banque Smile)

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La boulimie, une forme de dépression?

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janvier2010

La boulimie anorexie est-elle un moyen de lutter contre la dépression ?

Voici un extrait du très beau petit livre de Fabienne Chevalier sur la dépression (ed. Milan) Cinq histoires de personnes qui ont « plongé » et se sont relevées. Parmi elles, Laeticia, boulimique anorexie depuis l’âge de 14 ans. Après avoir tout essayé, elle lit un livre qui lui donne envie de tenter la thérapie de groupe. (ci-dessous l’extrait de son récit où elle vous raconte sa thérapie de groupe comme si vous y étiez).
En dehors de l’histoire de Laeticia, ce livre se lit d’une traite. Chaque histoire fait écho. Qu’il s’agisse de Dominique surmontant un traumatisme, à Fanny, une enfance difficile, en passant par François victime d’un « burn-out » dû à une surdose de travail, on se reconnaît facilement chez chacun. Et on réfléchit aussi avec Sophie, par exemple qui, dévastée par l’infidélité de son mari reconnaît : « A tout mener à main de maître, j’empêchais mon compagnon d’avoir sa place ; je le traitais comme un enfant. Son infidélité est arrivée à point nommée pour me faire comprendre qu’il était aussi un homme». On lit également avec intérêt, à la fin de chaque histoire, le commentaire d’un spécialiste différent, psychologue, psychiatre ou coatch..

Voici un extrait de l’histoire de Laeticia :


“(...)J’étais une enfant assez boulotte et, au début de l’adolescence, j’ai commencé à avoir des remarques à ce sujet au collège et dans ma famille. Je me souviens qu’à chaque fois que je les voyais, mes grands parents disaient « Il faudrait tout de même que tu maigrisses un peu ». Mon frère, lui, s’en donnait à coeur joie; il ne cessait de se moquer de moi. Mon frère est très beau, c’est le play boy de la famille. Ma mère l’adore. Il est nul en classe, mais il est magnifique. Mes parents l’ont toujours mis sur un piédestal. Moi, je travaillais très bien à l’école, j’étais brillante même. Mais je n’étais pas jolie; et j’ai commence à être trop grosse. Donc, vers 14 ans, j’ai arrêté de manger. Au début, tout le monde était content. Je devenais enfin mince. Mais quand j’ai atteint 42 kilos, plus personne n’a trouvé ça bien. Mes parents ont commencé à vraiment s’inquiéter. Je me souviens de mon père qui essayait de me forcer à manger, me gavant littéralement en m’enfonçant de la purée dans la bouche, et moi, lui recrachant tout au visage. Mes rapports avec mes parents sont devenus violents. On se criait dessus toute la journée.

Le sport aussi est devenu une obsession. Le volley surtout. J’enchaînais entraînement intensif et compétitions. Mon corps souffrait énormément de ces efforts à outrance, mais je continuais. Je savais que je me faisais du mal avec toutes ces heures de sport. Mais je ne faisais pas du sport pour me faire du bien. J’en faisais pour perdre du poids. Jusqu’au jour où je suis tombée à 36 kilos et là, on m’a hospitalisé en urgence. Il y avait toute une équipe de psychiatres et d’assistants pour m’examiner et s’occuper de moi. Selon eux, mon anorexie était due à un trouble bi-polaire de type II. C’est-à-dire des phases dépressives lourdes et des phases maniaques légères (maniaque au sens psychiatrique, c’est-à-dire hystérique, un peu mégalomane). Je devais suivre un traitement d’antidépresseurs et de neuroleptiques et m’entretenir deux fois par semaine avec un psy. Mon hospitalisation a duré six mois, puis je suis rentrée à la maison et tout a recommencé. C’était l’enfer avec mes parents. Ma mère, dépressive de nature, ne cessait de se plaindre. Je pleurais toute la journée, je n’arrivais plus à aller en cours, je devenais folle. Mon anorexie a basculé dans la boulimie. Je mangeais des quantités invraisemblables de nourriture, je me faisais vomir quatre fois par jour. J’ai fini par faire une tentative de suicide et l’on m’a de nouveau hospitalisée plusieurs mois. À la sortie, les médecins ont décidé de me mettre dans un foyer pour adolescents pour me couper de ma famille.

J’étais très encadrée, mais j’allais très mal. J’étais dans l’autodestruction totale, je me mutilais, me saoûlais. J’alternais des prises et des pertes de poids énormes. C’est à cette époque que les médecins ont aussi diagnostiqué chez moi un trouble de la personnalité borderline (personnalité émotionnellement instable, comportements auto-agressifs…, ce genre de trucs). Jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, j’ai navigué entre l’hôpital et le foyer. En tout, j’ai vécu une vingtaine d’hospitalisations. Je restais six mois internée, puis je retournais au foyer. J’y ai fait trois tentatives de suicide au médicament. La deuxième m’a laissé trois jours dans le coma, donc l’hospitalisation qui a suivi a été très longue. Je n’allais plus à l’école. Je passais mon temps à voir des psys, à parler de moi mais, concrètement, rien ne se passait. Tout restait dans ma tête. Je ne digérais pas ce que j’entendais. J’en voulais à la terre entière. À mes potes qui s’amusaient et faisaient la fête dehors pendant que moi, j’étais clouée à l’hôpital avec une sonde gastrique dans les narines, à mes parents qui n’avaient pas bien fait leur boulot et m’avaient mise dans cet état, à moi surtout d’être comme j’étais. Je me détestais de craquer, de partir en vrille, de ne pas réussir à me tenir à quoi que ce soit. Un emploi du temps, des cours ou des activités du foyer, des gens à voir … Tout cela m’était impossible. Rien que me lever le matin était insurmontable. À la seconde où je me réveillais, je me détestais. Je n’aimais pas mon corps. Je ne voulais pas être moi. J’étais contre moi. Rien que le fait d’aller à la douche, toucher mon corps, ça me donnait envie de pleurer.

Et puis, il y a deux ans, je suis tombée sur un livre traitant de la boulimie. J’aimais bien la façon dont l’auteur, une psychologue, parlait du sujet; le fait que, pour elle, c’était vraiment lié à un problème personnel, un problème d’identité. Comme cette psychologue organisait des thérapies de groupe, j’ai eu envie d’essayer.

C’est assez spécial, la thérapie de groupe. Ca se déroule sur tout un week-end, neuf heures par jour. Genre immersion complète. La première séance est souvent assez impressionnante.

Tu te retrouves enfermée dans un grand salon avec une quinzaine de nanas qui vont mal et tu te demandes vraiment comment ça va se passer. Au début, tu observes, tu ne dis rien. Chacun se présente, mais toi, tu racontes ce que tu veux. Tu n’es même pas obligée de parler. Ou bien tu peux simplement dire « C’est mon premier groupe, je n’ai pas envie de parler », ou juste dire ton prénom, ton âge. Mais tu peux tout aussi prendre la parole pendant vingt minutes et déballer ta vie. La thérapeute lance quelques perches « Est-ce que tu peux nous dire pourquoi tu es venue  ? », ce genre de choses, mais rien d’insistant ou d’obligatoire. La seule chose dont on ne doit pas parler, c’est de bouffe. Combien de crises, quelles quantités… Ici, tu parles de toi, pas de nourriture.

Les premiers week-ends, j’étais tellement bloquée que je ne regardais jamais les autres. Je parlais fort, je ne souriais jamais. C’était ma façon de me protéger.

Je me souviens, par exemple, d’une femme croisée ici durant un week-end et qui, malgré elle, m’a beaucoup appris. Elle s’appelait Élisabeth. Le groupe était composé ce jour-là de filles plus jeunes qu’elle (elle avait 45 ans) et, toute la matinée, elle s’est un peu posée en “aînée”, en femme qui connaissait mieux la vie que nous et en avait plus bavé. Pendant la pause du déjeuner, elle a téléphoné sur son portable sans s’isoler des autres et en parlant très fort. Quand la séance a repris, une des participantes a évoqué ce coup de fil, expliquant que cela l’avait gêné. Que c’était le genre de chose qui l’horripilait, l’agressait même, quand elle était dans le bus ou le métro, et qu’elle n’avait pas envie de subir ce genre d’intrusion dans un lieu comme la thérapie de groupe. Elisabeth lui a répliqué vertement qu’elle n’avait pas à recevoir de leçon d’une gamine de vingt ans, qu’il était urgent pour elle d’appeler sa mère à ce moment-là ... Bref, la discussion s’est engagée sur cet incident. La thérapeute guidait le débat, veillant à ne pas le transformer en procès. Qui avait ressenti la même gêne ? Pourquoi la ressentait-on ? Ne faisions nous pas parfois la même chose ? Ou d’autres choses gênantes pour l’entourage ? Pourquoi Elisabeth avait-elle eu besoin de se justifier ? Pourquoi ne prenait pas cette remarque plus calmement et ne s’excusait-elle pas ? Pour moi, la réaction de cette femme voulait dire “Vos peines et vos douleurs ne valent rien. Moi, j’en ai vraiment bavé, moi, j’ai eu une enfance horrible. La vraie victime, c’est moi. Je ne suis coupable de rien ici. Jamais”.

C’est ce genre de situation qui se déroule pendant les séances. Et cela m’apprend beaucoup. Qu’il soit à l’opposé du mien ou, au contraire très proche, c’est comme si, tout à coup, mon propre comportement me sautait aux yeux ! Parce qu’ici, les émotions sont traitées sur le vif, “in situ”. Il ne s’agit pas d’expliquer son histoire, son passé, pourquoi on est là. La thérapeute ne pose pas de diagnostic en public. Personne n’est étiqueté. Il n’y a pas la dépressive, la suicidaire, l’obsessionnelle… On est vraiment sur les émotions du moment, les émotions créées par la situation présente, les gens qui t’entourent à ce moment précis. C’est exactement l’inverse de tous les traitements thérapeutiques que j’ai connu jusque là. C’est une ambiance vraiment particulière, parfois dramatique. Il y a des groupes où l’atmosphère est très lourde. Souvent, des participantes quittent la pièce pour “souffler”, s’enferment dans la cuisine pour fumer une cigarette. Certaines se lèvent et ne reviennent pas. Moi, ça m’a tout de suite plu. Même si les exercices sont parfois très difficiles, surtout ceux qui te mettent en situation. En effet, régulièrement, la thérapeute demande à l’une d’entre nous de faire le tour du groupe et de s’arrêter devant chaque participante en répétant la même phrase (“Aujourd’hui, je me sens triste, ou en colère, ou fatiguée…”, c’est en fonction de ce que tu as dit de toi auparavant). Il faut à chaque fois bien regarder l’autre, lui parler distinctement, s’adresser réellement à elle. Au début, il m’a semblé impossible de pouvoir faire ça. De passer devant tous ces gens, j’étais morte. J’étais incapable de leur parler. La première fois que je me suis lancée, c’était terrible. Je me sentais nue, je me sentais mal, et l’on me plongeait dans ce malaise. Mais c’est de cette façon que j’ai peu à peu compris à quel point j’avais peur. Peur d’être avec des gens, peur d’entrer dans un café, peur d’arriver en cours… Et cette peur m’empêchait de connaître mes vrais sentiments.

En fait, cette thérapie, c’est une espèce d’entraînement permanent. Au début tu te forces. Tu te forces à être plus attentive. Et au fil des séances, tu le deviens. C’est un peu bizarre, mais tu deviens ce que tu es au fond de toi.

Moi, je suis douce, mais j’ai toujours eu peur de la douceur. J’ai toujours joué à la Miss “Va-t-en-guerre”, rude, trash même. Je me saoûlais, je faisais des comas éthyliques, je me tailladais les veines. Avec les garcons, les rapports étaient tout de suite extrêmes, passionnels. Au bout de deux jours ensemble, je voulais déjà savoir s’ils m’aimaient vraiment. Ou bien, je n’avais déjà plus envie de les voir. Je ne savais absolument pas si je les aimais ou pas. C’était des prises de tête continuelles. Mais, au fond, j’avais envie d’être douce. Souvent, passés les premiers temps, les filles commencent à se parler, à se préoccuper des autres, à dîner ensemble après les séances. Ca aide à ne pas fuir les gens, à échanger sur ce que tu as partagé pendant la journée. C’est très effrayant au début, mais le groupe oblige à être “partie prenante” de la situation. Moi, on m’a toujours dit que j’étais quelqu’un de très présent, que j’avais une grande qualité d’écoute. Mais en fait, pas du tout ! J’ai toujours eu la réputation d’être une fille sociable, sympa, marrante. Je connaissais pas mal de gens, j’avais des copains. Mais c’était une carapace. J’écoutais beaucoup les gens, mais je n’entendais rien. Ca passait par les oreilles, mais pas dans le cœur. C’est comme si j’étais coupée en deux. Il n’y avait que la tête qui fonctionnait. Je parlais, j’écoutais, je répondais, mais je ne ressentais rien. Où en tout cas, je ne savais pas ce que je ressentais. Je ne fonctionnais jamais avec mes sentiments. J’allais prendre des pots pendant des heures avec des gens sans en avoir envie, je passais des heures dans des soirées avec eux alors que je me sentais triste et que j’aurais voulu être seule. Je ne retirais aucune satisfaction de ce que je vivais. J’étais juste frustrée, énervée, je me sentais vide. Maintenant, avec la thérapie, je laisse venir les choses. Si je me sens déprimée, je le suis. Je me laisse être triste. Si je « décroche » quand je suis avec quelqu’un, si je m’ennuie, si je n’écoute plus vraiment ce qu’il me dit, j’essaie de me “reconnecter” avec moi-même. Je me touche les mains, je respire. Si ça ne marche pas, j’écourte le rendez-vous.

J’ai commencé à me sentir vraiment mieux au bout du neuvième week-end. Là, j’en suis au douzième et je commence vraiment à trouver ma place. Et si j’en suis là au douzième, je me réjouis de l’état dans lequel je vais être au vingtième ! Même si je sais que je devrais prendre des médicaments toute ma vie. Et qu’il y a encore beaucoup de choses à remettre en place. Des moments où je fais des crises, où je ne vais pas bien. Comme le mois dernier par exemple. J’ai fait beaucoup de dessin et d’art plastique au foyer. Ca me plaît énormément. Je me suis donc inscrite pour une animation bénévole dans un atelier de loisirs créatifs pour enfants.Les deux jours précédant le stage ont été horribles ! J’avais l’impression que tous mes délires me revenaient. « Ils ne vont pas m’aimer », « Je ne vais jamais y arriver », « De toute façon, ce stage est nul »… La veille, une crise d’angoisse m’a empêchée de dormir. Mais finalement, j’y suis allée. À reculons, mais j’y suis allée. Et le stage s’est très bien passé. Je vois que j’ai fait des progrès. Je ne me laisse plus gouverner par ces pensées incohérentes, ces idées complètement folles que j’ai eu pendant des années. L’idée que mon poids est un danger pour les autres. Que si je suis suffisamment maigre, je serais libérée de la peur d’être méchante envers les autres. Mais que si je ne maigris pas assez vite, il faut que j’annule tous mes rendez-vous ! Ce genre de délires, c’est terminé. Je peux faire un stage de quinze jours sans craquer. Je peux travailler comme serveuse dans un restaurant et arriver tous les jours à l’heure. Ce que j’ai fait l’année dernière. J’y ai même rencontré quelqu’un et ça fait dix mois qu’on est ensemble…”

Catherine Hervais

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