SITE D'INFORMATIONS POUR LA COMPRÉHENSION ET LE TRAITEMENT DE L'ADDICTION ALIMENTAIRE: BOULIMIE, ANOREXIE, HYPERHAGIE ETC.

Articles sur la boulimie

Articles sur la boulimie, septembre 2013

Qn ne peut pas résister, on se gave malgré soi ou, quand on se retient, on y pense toute la journée. Quelles sont les vraies raisons de cet enfer ? Chacun de ces différents articles tente de vous apporter un bout d'explication.

Liste et accès aux éditos de cette rubrique :

Le vide intersidéral de la Muerte

1 1 1 1 1 (7 Votes)

Il y a des gens qui disent ne jamais s’ennuyer. D’autres s’ennuient sans en être affectés plus que ça. Et puis il y en a pour qui l’ennui est quasi-permanent et insupportable. C’est le cas de ceux qui ne peuvent pas vivre sans une addiction et qui sont diagnostiqués « borderline ». J’ai choisi une BD qui montre mieux que des mots la souffrance de cet ennui-là. Et si l’addiction alimentaire était...

Imprimer E-mail

De la boulimie au problème d’identité

1 1 1 1 1 (15 Votes)


Il y a une vingtaine d’années naissait le site boulimie.fr.

Au moment de sa création, le monde médical s’employait alors à faire disparaître le symptôme boulimie-anorexie en aidant les gens à manger sainement. L’objectif des médecins était daider les gens à contrôler alimentation normale afin qu’ils retrouvent un équilibre alimentaire.  Dans les premiers temps du traitement, les médecins parvenaient à réduire les prises ou perte de poids, et, ce faisant, s’attendaient à voir également disparaître les troubles psychologiques qu’ils attribuaient au trouble du comportement alimentaire : honte, dépression, difficultés relationnelle.

Imprimer E-mail

Je ne sais pas prendre soin de moi

1 1 1 1 1 (14 Votes)

edito juillet aout 218Il y a des gens qui savent prendre soin d’eux-mêmes, et d’autres qui en sont incapables, parce qu’ils n’ont pas la notion de qui ils sont.

En même temps personne ne peut vraiment savoir qui il est. La philosophie nous enseigne que nous ne pouvons percevoir que des représentations de nous-mêmes. Notre éducation, nos émotions, nos croyances se mêlent et s’emmêlent, en sorte que nos pensées et nos actions ne sont pas complètement les nôtres. Nous sommes agis plus que nous n’agissons.

Mais on peut très bien vivre sans savoir qui on est. Pour être heureux dans l’existence, Ii suffit parfois simplement d’être en accord avec son corps et avec son environnement.

S’il l y a des gens qui sont plus ou moins bien dans leur peau, il y en a d’autres qui ne se sentent carrément pas dans leur peau. Et ceux-là auront besoin d’une addiction pour s’accrocher à la vie.

D’où vient que certains sont plus ou moins bien dans leur peau et auront des addictions passagères sans gravité au cours de leur vie, tandis que d’autres ne se sentent pas dans leur peau et auront besoin d’une addiction pour vivre ?

D’où vient qu’un symptôme tel que l’addiction puisse ne pas avoir la même signification chez une personne et chez une autre ? D’où vient qu’elle puisse parfois se soigner avec une thérapie classique, tandis que dans d’autres cas, elle résiste pratiquement à toutes les méthodes thérapeutiques traditionnelles ?

C’est souvent le cas pour la boulimie anorexie qui paraît différente des autres addictions, en ce qu’elle renvoie systématiquement à un schéma de personnalité particulier. Ça ne se voit pas de l’extérieur car les personnes qui sont sujettes à une addiction alimentaire semblent souvent très épanouies peuvent réussir très bien dans la vie, parvienir parfois même à cacher leur addiction à leurs proches.

Mais dans l’intimité de la psychothérapie elles expliquent qu’elles sont habitées par des peurs paralysantes, une sensation de vide abyssal, l’impression de ne pas exister vraiment, la sensation d’être un imposteur parmi les autres, et ressentent l’obligation de jouer un rôle pour ne pas se sentir isolées dans les relations humaines.

Le modèle psychanalytique est très utile pour comprendre l’addiction et surtout pour la traiter. Quand une personne est névrosée, c’est à dire quand elle a une personnalité relativement mature sur le plan affectif, l’addiction renvoie à un désir refoulé et est assez facile à combattre avec une méthode psychothérapeutique classique et, si nécessaire, la contribution d’une approche médicale.

Mais si la personne a eu une problématique d’attachement affectif à sa mère ou à la personne nourricière, l’addiction renvoie non pas au désir mais à un besoin fondamental. Dans ce cas, sans elle, la personne ne peut pas vivre. Pour s’en libérer, il lui faudra faire les apprentissages existentiels et relationnels basiques qu’elle n’a pas pu faire bébé. Et dans ce cas les psychothérapies traditionnelles ne seront pas adaptées.

Concrètement, on peut devenir addict à la nourriture, à l’alcool , aux médicaments ou à la drogue à la suite d’un choc émotionnel ou de circonstances particulières. Les Romains se gavaient et se faisaient vomir sans que ce comportement ne relève d’une pathologie psychique. Tel adolescent peut consommer trop d’alcool ou prendre de la drogue parce que ses camarades en prennent aussi. Il ne deviendra pas pour autant un alcoolique ou un drogué. Tel autre adolescent pourra avoir envie de faire un régime pour plaire et traverser une phase anorexique. Il ne deviendra pas nécessairement pour autant boulimique anorexique dans sa vie d’adulte.

J’observe que lorsque l’addiction alimentaire devient très envahissante pendant un temps trop long, on a généralement affaire à des personnes qui, sur un plan identitaire, ne se suffisent pas à elles-mêmes. Elles peuvent donner l’impression d’être autonomes et d’avoir très bien réussi leur vie, mais elle ne parviennent pas à avoir un sentiment de soi.

Ceux qui ne vivent que pour manger ont tous en commun le sentiment de ne pas exister vraiment. C’est le cas de cette jeune femme qui vient de m’envoyer ce poême:

« Quand on me dit « prends soin de toi »
Prendre soin de quoi?
Je n’ai pas de moi.
Je n’ai qu’un rien.
Un oursin frénétique que j’abrite, qui s’agite, qui se défoule, qui roule et qui me pique dans ma chair.
Je suis vide mais je ne suis pas en pierre.
Je sens tout.
Je sens les larmes monter. Se coincer ou couler.
Je sens les coups qui se déchaînent.
Je sens la peine.
Je sens la haine.
Je suis en vie.
Mais quelle vie...
Je sens l’ennui, la souffrance.
Mes sens ne dorment jamais sauf quand je les endors. Quand je les anesthésie.
Comme hier, aujourd’hui et peut-être demain.
C’est ma façon à moi de prendre soin du rien. »

Certains êtres humains qui ont eu un problème d’attachement à leur mère tout bébé ont l’impression de vaciller dans l’existence. Généralement ça commence à l’adolescence, lorsque le milieu familial n’est plus suffisamment soutenant. Ou beaucoup plus tôt si l’environnement n’était pas assez soutenant lorsqu’ils étaient petits. La jeune femme du poème n’est pas capable de se sentir vivante sans s’anesthésier. Quand on n’a pas le sentiment de soi, quand on a le sentiment d’être « un rien » qui souffre, l’expérience m’a montré qu’il est difficile de se construire en psychothérapie individuelle. On ne pourra y parvenir qu’avec une psychothérapie de groupe. Car dans un groupe tous les autres finissent par vous envoyer des images de vous-même, vous permettant d’apprendre peu à peu à exprimer ce que vous ressentez et peu à peu à vous sentir exister.

C’est en suivant ce parcours que petit à petit, avec le temps, les personnes boulimiques anorexiques ressentent de moins en moins le besoin de manger tout le temps. La nourriture n’est plus une obsession. Elles commencent par être capables de différer les moments d’absorption et puis un jour elles finissent par s’en passer.

Partagez l'article sur:

FacebookGoogle Bookmarks

Auteure: Catherine Hervais

Imprimer E-mail

Pourquoi la boulimie m’est-elle tombée dessus?

1 1 1 1 1 (16 Votes)

mars 2018 edito boulimieJ’entends souvent certaines personnes parler de leur boulimie anorexie en me disant qu’avant de tomber «malade», elles allaient bien. Je leur explique que l’addiction en soi n’est pas une maladie. Elle peut occasionner des troubles physiques ou des phases dépressives qui nécessitent un accompagnement médical. Mais à la base elle sert psychologiquement à apaiser une angoisse existentielle très profonde.

Quand la psychanalyse se penche sur le mental des personnes boulimiques anorexiques, elle trouve un trouble identitaire qui n’est pas du à la boulimie, contrairement à ce que beaucoup de psychiatres pensent encore, mais à des angoisses surdimensionnées qui rendent ces personnes incapables de vivre leur propre vie.

C’est la psychanalyste Joyce Mac Dougall qui a importé de la langue anglo-saxonne le mot «addiction» parce qu’elle trouvait que le mot «toxicomanie» n’etait pas approprié pour mettre en avant l’aspect psychologique qui est à l’origine des actes répétitifs et destructeurs dans lequel certaines personnes s’enferment malgré elles.

Ainsi, dans un article « Économie Psychique de l’Addiction »1 elle présente trois cas de personnes boulimiques. En se penchant sur la boulimie, tout aussi sévère que la toxicomanie, mais probablement plus accessible à l’éclairage de la psychanalyse, Joyce a trouvé le mot « addiction » plus adapté pour mieux comprendre ce qui se passe dans le mental de ceux qui ont besoin d’un comportement aliénant et destructeur pour vivre2.

En effet, explique-t-elle dans son article, l’addiction n’est pas qu’aliénante et destructrice. Elle est aussi apaisante. Et surtout elle empêche l’émergence d’angoisse archaïques très profondes.

S’il arrive que des gens soient mal dans leur peau, les personnes qui s’apaisent en mangeant (en se droguant, avec l’alcool, en commettant des actes violents ou même tout simplement en ayant des pensées répétitives, etc…) ne se sentent pas dans leur peau : elles se sentent vides, elles se détestent, elles ont du mal à se sentir à l’aise parmi les autres. Comme dit plus haut, contrairement à ce que la psychiatrie pensait jusqu’ici, ce n’est pas la boulimie qui crée des fragilités psychologiques. C’est le trouble identitaire qui rend nécessaire le besoin de s’apaiser avec une addiction. Dès lors, cela change complètement le type de travail psychothérapeutique dont les personnes qui souffrent d’une addiction sévère ont besoin.

Plus clairement, si l’addiction ne peut pas se contrôler, c’est parce qu’elle répond à une nécessité profonde de s’échapper de SA réalité. Depuis la première enfance jusqu’à l’adolescence, des angoisses (de type « psychotique » selon Joyce Mac Dougall) poussent à emprunter des chemins de vie qui ne sont pas les siens: le manque de stabilité intérieure oblige à se construire tant bien que mal un personnage qui permet de vivre plus ou moins confortablement parmi les autres.

Mais à l’adolescence, souvent malgré une famille aimante et des bons résultats scolaires, ceux qui vont développer une addiction (quelle qu’en soit le type) sont ceux qui sentent qu’ils ne sont pas eux-mêmes. Ils ne se sentent jamais apaisés, ni parmi les autres, ni dans leur propre corps. Ils se cherchent mais ne se trouvent pas. Alors tantôt la maîtrise sur leur corps en ne mangeant pas, tantôt l’absorption rapide de nourriture ou d’une substance, leur permettent de se sentir exister, au moins physiquement.

D’où viennent ces angoisses psychotiques et surtout comment les soigne-t-on ? Cette question mérite d’être posée aujourd’hui avec le développement de la neurophysiologie, parce que, contrairement à ce que pensait l’immense psychanalyste pédiatre Donald Winnicott — qui a beaucoup travaillé sur la petite enfance— on peut aussi développer des troubles de l’identité sans avoir eu une mère « incompétente ».

J’ai eu dans mon expérience de clinicienne l’occasion de rencontrer de nombreux parents, et si certains m’ont paru réellement très rigides, d’autres au contraire étaient à l’évidence pourvus d’empathie pour leur enfant, avec une personnalité équilibrée, aimant la vie et sachant la vivre avec joie et légéreté.

Aujoud’hui, les manuels de psychiatrie recensent, pour la boulimie anorexie, des causes multifactorielles parmi lesquelles des causes neurophysiologiques. Y aurait-il aussi une cause génétique avec un gène manquant, ou au contraire trop actif, qui empêcherait un bon dosage de la sérotonine et qui créerait chez l’enfant, dès sa naissance, une hypersensibilité constitutionnelle le rendant sujet à des angoisses très archaïques de type psychotiques, pour reprendre l’expression de Joyce Mc Dougall ? En tout état de cause le cadre familial permet de contenir ces angoisses, plus ou moins bien (selon les personnes) jusqu’à l’adolescence. Mais elles débordent par la suite lorsque le cadre familial n’est plus assez contenant: quand on a toujours vécu au rythme des autres (soit en mode « pot-de-colle » soit en « mode rebelle »), on n’a pas réellement construit un univers intérieur autonome. C’est alors qu’on se sent vide.

Toutes les personnes boulimiques anorexiques me le disent: elles se sentent vides quand elles ne sont pas « occupées » par quelque chose qui les absorbe. La formule en elle-même: « j’ai besoin de m’occuper », indique à quel point elles se sentent comme un objet vide et inerte.

A contrario, lorsque les personnes boulimiques anorexiques se laissent emporter par un mouvement qui passionne, elles sont animées d’une énergie et d’une créativité considérables. Mais leur puissance vitale retombe aussitôt lorsqu’elles se retrouvent avec elles-mêmes, c’est à dire lorsqu’elles ne sont plus «occupées». Elles s’ennuient mortellement, même quand elles sont entourées des gens qu’elles aiment, et plongent dans l’addiction pour échapper à la folie ou au suicide.

Mon expérience personnelle et clinique m’ont montré que la solution pour sortir de l’addiction n’est pas de mieux se comprendre, comme c’est généralement le projet en psychothérapie, mais de se construire. Même adulte quelque que soit l’âge, il est possible de se fabriquer une vie intérieure à soi, celle que l’on n’a pas pu construire enfant tant on avait besoin de s’accrocher à ses proches pour échapper aux angoisses psychiquement destructrices.

Le fait que l’on n’ait pas besoin de se comprendre mais de se construire change tout du point de vue de la méthode psychothérapique à utiliser. Par exemple, une thérapie de groupe dans laquelle on parle avec autenticité et dans laquelle on réagit en terme de «j’aime ou j’aime pas» et non de «je pense que» ou «je ne pense pas» permet de délimiter son vrai SOI, son SOI à soi, celui que l’on n’a pas élaboré petit enfant. Un tel parcours permet d’envoyer valser le soi bidon qui donnait à peu près le change mais qui nécessitait le recours à une addiction.

La psychothérapie de groupe permet un relationnel authentique rendant possible de se construire vraiment face à l’autre. Un psychothérapeute neutre ou trop dans l’intellect ne peut pas faire l’affaire. En revanche, dans un groupe de psychothérapie (à ne pas confondre avec un groupe de parole) on est sollicité par toutes sortes de sensations et d’émotions authentiques. En se laissant guider par elles on parvient peu à peu à trouver les mots justes, c’est-à-dire ceux qui correspondent à ce que l’on ressent. Ce faisant, on expérimente comment s’ajuster aux autres sans violence ou sans ressentir le besoin de les fuir pour exister.

Je voudrais terminer cet article en signalant une bande dessinée qui illustre formidablement bien et avec beaucoup d’humour ce que ressent une personne boulimique anorexique dans les moments où elle ne sait plus quoi faire de sa peau. Elle est extraite du blog « jeveuxvivre.com » d’Emilie Oprescu et s’appelle « Le Grand Vide Intersidéral de la Muerte (de la mort)».

Je connais Emilie. Si vous suivez son blog ou sa chaîne youtube vous verrez qu’elle n’est plus boulimique et que sa quête d’identité l’a conduite à s’intéresser à tout ce qui touche à la philosophie de la vie quotidienne, en BD et avec humour.

Auteur: Catherine Hervais

1 La Nouvelle Revue de Psychanalyse en 2001 PUF
2 Le terme addiction est d'étymologie latine, ad-dicere « dire à ». Dans la civilisation romaine, les esclaves n'avaient pas de nom propre et étaient dits à leur Pater familias. Le terme d'addiction exprime une absence d'indépendance et de liberté, donc bien un esclavage..

Partagez l'article sur:

FacebookGoogle Bookmarks

Imprimer E-mail

La boulimie anorexie : un symptôme pas comme les autres.

1 1 1 1 1 (12 Votes)

Boulimie, edition Septembre 2017C’est le début d’un groupe de thérapie. Une vingtaine de personnes boulimiques anorexiques de tous les âges, dont trois hommes, s’apprête à passer deux jours ensemble pour une séance centrée sur les troubles d’identité. La thérapeute présente le cadre : on peut parler de tout, même de choses sans importance. Ce qui est important c’est d’être aussi authentique que possible et de parler de ce que l’on ressent plus que de ce que l’on pense : «j’aime», ou «j’aime pas», plutôt que «je pense que».

L’hypothèse de travail sur laquelle s’appuie cette approche est que l’addiction sévère1 est directement liée à un problème d’identité. Contrairement à d’autres pathologies où l’on est souvent mal dans sa peau parce qu’on est en conflit avec soi-même et que l’on ne s’autorise pas à être la personne que l’on a envie d’être, dans l’addiction sévère ce n’est pas qu’on est mal dans sa peau, c’est qu’on n’est pas dans sa peau.

Dans le groupe, une jeune femme lève la main pour dire qu’elle vient pour la première fois et demande qui d’autre est dans son cas. Deux mains se lèvent, dont une, si légèrement, qu’on le remarque à peine, comme si la jeune femme voulait se fondre avec les murs. La thérapeute demande à cette dernière, en souriant gentiment, si son envie est qu’on ne la remarque pas.

« Oui, dit-elle. Je ne me sens pas bien ici parce que j’ai honte. Je me sens différente des autres. Tout le monde a l’air normal, alors que moi je ne me sens à ma place nulle part. Je suis mal partout, ici, dans la vie, à l’extérieur de chez moi… A la maison c’est moins pire, mais on peut pas dire que je vis : je passe mes journées sur mon lit à regarder le plafond quand je ne suis pas en train de manger ou de dormir… C’est ma mère qui a insisté pour que je vienne parce que j’ai « râté » toutes les autres thérapies. J’ai fait des groupes de parole à l’hôpital mais le groupe de thérapie pour les problèmes de personnalité, c’est quelque chose que j’ai jamais essayé. »

« Moi je suis boulimique anorexique, mais psychologiquement je vais très bien. J’ai une famille formidable, un métier que j’aime et dans lequel j’excelle, des amis, et nous formons, mon mari et moi, un couple que tout le monde nous envie. Mon seul problème c’est mon addiction alimentaire ! Elle m’empêche d’apprécier ce que j’ai : elle me prend tout mon temps libre, que je passe à manger, et à faire du sport pour limiter les dégâts parce que je ne suis pas vomisseuse».

La troisième nouvelle dans le groupe se lance aussi.

« Moi c’est comme vous, sauf que je suis vomisseuse. Mais comme vous, je ne comprends pas pourquoi j’ai cette addiction : j’ai été heureuse pendant toute mon enfance, première de la classe au lycée, première de ma promotion dans les grandes écoles. J’ai monté une entreprise qui marche… C’est juste que je ne peux pas vivre avec moi-même sans manger dès que je rentre à la maison. »

Qu’en dit la psychanalyse, que l’on n’interroge plus beaucoup ces temps-ci ?

Si elle permet de comprendre la mécanique psychique de l’addiction1, dans sa forme actuelle elle n’est pas adaptée pour cheminer vers une vie sans addiction. Par contre elle permet de comprendre pourquoi certaines personnes peuvent s’épanouir grâce à une psychanalyse ou une psychothérapie cognitivo-comportementale tandis que ces approches sont inefficaces avec d’autres types de personnalité.

Il fut un temps où les psys pensaient que certaines personnes ne « voulaient » pas abandonner leurs symptômes. En réalité, on commence à découvrir aujourd’hui qu’il y a symptôme et symptôme et que la boulimie n'est pas un symptôme comme les autres.

En principe, les symptômes sont, selon la définition freudienne (et lacanienne), l’expression de désirs refoulés : les élans spontanés se trouvent réfrénés pour protéger d’une culpabilité insoutenable doublée d’une angoisse de castration. Alors comme on ne s’autorise pas à être librement soi-même, astucieusement l’inconscient se sert du corps ou de certains comportements pour transgresser, sur un mode symbolique, le symptôme, les interdits qui seraient par trop menaçants si on les vivait tels quels.

Les symptômes avec lesquels les psychothérapies obtiennent les meilleurs résultats sont ceux qui se sont installés en général soit dans les jeunes années de la vie, soit à l’âge adulte, suite à des évènements vécus comme traumatiques. Ces symptômes, bien que très handicapants parfois, n’ont pas de ramifications identitaires complexes. Une psychothérapie cognitive classique peut réussir à les faire disparaître, grâce à une technique dite d’« exposition ». C’est par exemple le cas de certaines phobies. On parvient à les éradiquer grâce à une bonne alliance thérapeutique avec le psy, et des exercices au cours desquels le patient expérimente des rapprochements, par paliers successifs et progressifs, avec la situation qu’il craint le plus.

Mais la boulimie anorexie n’est pas due à un événement traumatique, même si elle semble avoir émergé à la suite d’un tel évènement. Pendant longtemps, les psys américains ont soupçonné qu’un viol ou des attouchements auraient pu être en cause dans l’apparition de l’addiction. Mais aujourd’hui, même s’il y a eu viol ou attouchements, on sait très bien que cela ne suffit pas à créer une addiction sévère.

La boulimie anorexie n’est pas non plus, comme on le croit souvent, le symptôme névrotique de quelqu’un qui manque d’affirmation de soi: si certaines personnes boulimiques anorexiques sont très réservées, d’autres sont totalement à fond dans une authenticité sans limite parfois invasive ou blessante pour l’entourage.

Elle est le symptôme de quelqu’un qui n’est ni névrosé ni « fou » mais qui ne peut pas être qui il est parce qu’il est trop « en vrac » à l’intérieur de lui-même pour éprouver ne serait-ce que la sensation d’exister vraiment. Ce n’est pas qu’il n’ose pas être lui-même, c’est qu’il ne sait vraiment pas qui il est. On pourrait presque dire qu’en dépit des apparences, c’est le symptôme de quelqu’un qui n’est pas encore et qui ne se sent nulle part. Un jour une participante d’un groupe s’est définie comme venant du « Zombistan ».

La particularité des personnes qui ont une addiction sévère, qui fait qu’elles ont tant de mal à trouver une psychothérapie adaptée, c’est qu’elles sortent des schémas théoriques (ou diagnostiques) habituels sur lesquels reposent les différentes psychothérapies.

Ni névrosées, ni psychotiques, elles ne sont juste pas vraiment encore construites, sans doute pour des tas de raisons parmi lesquelles trop d’hypersensibilité pour s’ajuster affectivement, sans peur et sans frustration insurmontable au monde de tout le monde. Si elles ont besoin de manger tout le temps, c’est juste parce qu’elles sont encore des petits bébés au fond d’elles et qu’elles ne peuvent plus s’accrocher au sein de leur mère pour se sentir en vie. L’addiction ce n’est même pas la mère idéale, c’est le sein idéal, qu’on attrape quand on a besoin, à chaque fois qu’on sent son équilibre interne en danger.

Mais pas de panique, il y a des outils thérapeutiques qui marchent !

Dans un groupe de thérapie centré sur les problèmes d’identité, les interactions entre les participants permettent de faire émerger des troubles de la personnalité que l’on ne soupçonnait pas, en donnant la parole au soi authentique.

Pour les dépasser, on commence par repérer les émotions qui émergent du fond de soi quand les autres s’expriment. Puis, dans un second temps, on s’astreint à les exprimer devant tout le monde, ce qui demande beaucoup de courage mais favorise l’affirmation de soi nécessaire pour devenir soi-même. Cependant il n’est pas suffisant de s’affirmer avec authenticité. Encore faut-t-il réussir à sortir de sa bulle. Dans un troisième temps, donc, on s’exerce à le faire tout en respectant autrui. Cette étape est nécessaire non seulement pour faire disparaître le trop plein d’angoisse qui provoque la boulimie anorexie mais également pour accéder à sa véritable identité sans qu’elle soit nuisible ni à soi ni aux autres. C’est alors et alors seulement que l’on expérimente l’estime de soi. Car pour avoir de l’estime de soi, il fallait d’abord construire le soi. Et le plaisir que ça engendre par surcroît empêche de revenir en arrière en créant la motiviation de continuer. L’expérimentation « in vitro » dans les groupes et le plaisir ressenti à chaque fois qu’on réussit à être en accord avec soi-même et avec les autres pousse à transposer « in vivo » dans la vraie vie.

Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, qui était l’invité de « On n’est pas couché » du 3 septembre 2017 a indiqué que son projet est de faire en sorte que le système éducatif permette d’enseigner aux tout-petit à lire, écrire, compter, et aussi à respecter autrui. Les boulimiques anorexiques savent généralement très bien lire, écrire, compter mais elles ne savent pas, quoi qu’elles en pensent, respecter autrui. Elles ont de l’autre une image idéalisée tantôt très positive tantôt très négative. Elles ne respectent autrui que dans la mesure où, et exclusivement si, il est conforme à leurs valeurs et à leurs besoins.

Mais ce respect d’autrui —attention, le respect d’autrui inclut aussi les proches— c’est accorder le droit à l’autre de ne pas penser et de ne pas agir comme on aimerait qu’il pense ou qu’il agisse.

Quand on parviendra à apprendre cela et à l’appliquer dans sa vie de tous les jours, non seulement comme le prévoit Jean-Michel Blanquer il y aura moins d’inégalités sociales, mais il n’y aura vraissemblablement plus, non plus, ni problème identitaire, ni manque d’estime de soi. Et de ce fait probablement plus d’addictions sévères… Vous l’aurez compris, un groupe de thérapie centré sur les problèmes d’identité et les difficultés relationnelles permet de ne plus avoir besoin d’une addiction pour tenir debout. Et il permet sans doute d’ailleurs à ceux qui sont névrosés (la plupart des gens selon Freud), de ne plus avoir besoin de leurs symptômes névrotiques, puisqu’en étant authentiquement soi-même dans le respect d’autrui, il n’ont plus lieu d’avoir ni honte ni de culpabilité (1).

Auteur: Catherine Hervais

1 Celle qui ne répond pas aux approches psychothérapiques traditionnelles de l’addiction (sevrage, apprentissage de la confiance en soi) 2 Joyce Mc Dougall
3 Aux Etats Unis, le psychothérapeute Irvin Yalom a écrit plusieurs best-sellers traduit dans le monde entier, et aime à répéter qu’il préfére le groupe qui est, selon lui, l’outil psychothérapeutique le plus performant. Avant lui Carl Rogers écrivait lui aussi le groupe thérapeutique est l’invention sociale qui a eu l’expansion la plus rapide du siècle et qui est sans doute la plus puissante et la plus féconde . En France, Edmond Marc, sociologue, docteur en psychologie, et professeur émérite à l'université Paris X Nanterre est aussi de cet avis. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la psychothérapie dont « le groupe thérapeutique - Approche intégrative » en 2014 aux éditions Dunod. D’autres psys, très connus pour leur expertise et leurs résultats en psychothérapie, que j’ai eu la chance de rencontrer (Serge Ginger, Michel Meignant, Isabelle Crespelle) disaient aussi le plus grand bien de la psychothérapie de groupe. J’ai entendu Serge dire un jour que si les gens avaient acceptés de faire du groupe, c’est sans aucun doute la seule pratique qu’il aurait enseignée.

Partagez l'article sur:

FacebookGoogle Bookmarks

Imprimer E-mail