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Pourquoi la boulimie m’est-elle tombée dessus?

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mars 2018 edito boulimieJ’entends souvent certaines personnes parler de leur boulimie anorexie en me disant qu’avant de tomber «malade», elles allaient bien. Je leur explique que l’addiction en soi n’est pas une maladie. Elle peut occasionner des troubles physiques ou des phases dépressives qui nécessitent un accompagnement médical. Mais à la base elle sert psychologiquement à apaiser une angoisse existentielle très profonde.

Quand la psychanalyse se penche sur le mental des personnes boulimiques anorexiques, elle trouve un trouble identitaire qui n’est pas du à la boulimie, contrairement à ce que beaucoup de psychiatres pensent encore, mais à des angoisses surdimensionnées qui rendent ces personnes incapables de vivre leur propre vie.

C’est la psychanalyste Joyce Mac Dougall qui a importé de la langue anglo-saxonne le mot «addiction» parce qu’elle trouvait que le mot «toxicomanie» n’etait pas approprié pour mettre en avant l’aspect psychologique qui est à l’origine des actes répétitifs et destructeurs dans lequel certaines personnes s’enferment malgré elles.

Ainsi, dans un article « Économie Psychique de l’Addiction »1 elle présente trois cas de personnes boulimiques. En se penchant sur la boulimie, tout aussi sévère que la toxicomanie, mais probablement plus accessible à l’éclairage de la psychanalyse, Joyce a trouvé le mot « addiction » plus adapté pour mieux comprendre ce qui se passe dans le mental de ceux qui ont besoin d’un comportement aliénant et destructeur pour vivre2.

En effet, explique-t-elle dans son article, l’addiction n’est pas qu’aliénante et destructrice. Elle est aussi apaisante. Et surtout elle empêche l’émergence d’angoisse archaïques très profondes.

S’il arrive que des gens soient mal dans leur peau, les personnes qui s’apaisent en mangeant (en se droguant, avec l’alcool, en commettant des actes violents ou même tout simplement en ayant des pensées répétitives, etc…) ne se sentent pas dans leur peau : elles se sentent vides, elles se détestent, elles ont du mal à se sentir à l’aise parmi les autres. Comme dit plus haut, contrairement à ce que la psychiatrie pensait jusqu’ici, ce n’est pas la boulimie qui crée des fragilités psychologiques. C’est le trouble identitaire qui rend nécessaire le besoin de s’apaiser avec une addiction. Dès lors, cela change complètement le type de travail psychothérapeutique dont les personnes qui souffrent d’une addiction sévère ont besoin.

Plus clairement, si l’addiction ne peut pas se contrôler, c’est parce qu’elle répond à une nécessité profonde de s’échapper de SA réalité. Depuis la première enfance jusqu’à l’adolescence, des angoisses (de type « psychotique » selon Joyce Mac Dougall) poussent à emprunter des chemins de vie qui ne sont pas les siens: le manque de stabilité intérieure oblige à se construire tant bien que mal un personnage qui permet de vivre plus ou moins confortablement parmi les autres.

Mais à l’adolescence, souvent malgré une famille aimante et des bons résultats scolaires, ceux qui vont développer une addiction (quelle qu’en soit le type) sont ceux qui sentent qu’ils ne sont pas eux-mêmes. Ils ne se sentent jamais apaisés, ni parmi les autres, ni dans leur propre corps. Ils se cherchent mais ne se trouvent pas. Alors tantôt la maîtrise sur leur corps en ne mangeant pas, tantôt l’absorption rapide de nourriture ou d’une substance, leur permettent de se sentir exister, au moins physiquement.

D’où viennent ces angoisses psychotiques et surtout comment les soigne-t-on ? Cette question mérite d’être posée aujourd’hui avec le développement de la neurophysiologie, parce que, contrairement à ce que pensait l’immense psychanalyste pédiatre Donald Winnicott — qui a beaucoup travaillé sur la petite enfance— on peut aussi développer des troubles de l’identité sans avoir eu une mère « incompétente ».

J’ai eu dans mon expérience de clinicienne l’occasion de rencontrer de nombreux parents, et si certains m’ont paru réellement très rigides, d’autres au contraire étaient à l’évidence pourvus d’empathie pour leur enfant, avec une personnalité équilibrée, aimant la vie et sachant la vivre avec joie et légéreté.

Aujoud’hui, les manuels de psychiatrie recensent, pour la boulimie anorexie, des causes multifactorielles parmi lesquelles des causes neurophysiologiques. Y aurait-il aussi une cause génétique avec un gène manquant, ou au contraire trop actif, qui empêcherait un bon dosage de la sérotonine et qui créerait chez l’enfant, dès sa naissance, une hypersensibilité constitutionnelle le rendant sujet à des angoisses très archaïques de type psychotiques, pour reprendre l’expression de Joyce Mc Dougall ? En tout état de cause le cadre familial permet de contenir ces angoisses, plus ou moins bien (selon les personnes) jusqu’à l’adolescence. Mais elles débordent par la suite lorsque le cadre familial n’est plus assez contenant: quand on a toujours vécu au rythme des autres (soit en mode « pot-de-colle » soit en « mode rebelle »), on n’a pas réellement construit un univers intérieur autonome. C’est alors qu’on se sent vide.

Toutes les personnes boulimiques anorexiques me le disent: elles se sentent vides quand elles ne sont pas « occupées » par quelque chose qui les absorbe. La formule en elle-même: « j’ai besoin de m’occuper », indique à quel point elles se sentent comme un objet vide et inerte.

A contrario, lorsque les personnes boulimiques anorexiques se laissent emporter par un mouvement qui passionne, elles sont animées d’une énergie et d’une créativité considérables. Mais leur puissance vitale retombe aussitôt lorsqu’elles se retrouvent avec elles-mêmes, c’est à dire lorsqu’elles ne sont plus «occupées». Elles s’ennuient mortellement, même quand elles sont entourées des gens qu’elles aiment, et plongent dans l’addiction pour échapper à la folie ou au suicide.

Mon expérience personnelle et clinique m’ont montré que la solution pour sortir de l’addiction n’est pas de mieux se comprendre, comme c’est généralement le projet en psychothérapie, mais de se construire. Même adulte quelque que soit l’âge, il est possible de se fabriquer une vie intérieure à soi, celle que l’on n’a pas pu construire enfant tant on avait besoin de s’accrocher à ses proches pour échapper aux angoisses psychiquement destructrices.

Le fait que l’on n’ait pas besoin de se comprendre mais de se construire change tout du point de vue de la méthode psychothérapique à utiliser. Par exemple, une thérapie de groupe dans laquelle on parle avec autenticité et dans laquelle on réagit en terme de «j’aime ou j’aime pas» et non de «je pense que» ou «je ne pense pas» permet de délimiter son vrai SOI, son SOI à soi, celui que l’on n’a pas élaboré petit enfant. Un tel parcours permet d’envoyer valser le soi bidon qui donnait à peu près le change mais qui nécessitait le recours à une addiction.

La psychothérapie de groupe permet un relationnel authentique rendant possible de se construire vraiment face à l’autre. Un psychothérapeute neutre ou trop dans l’intellect ne peut pas faire l’affaire. En revanche, dans un groupe de psychothérapie (à ne pas confondre avec un groupe de parole) on est sollicité par toutes sortes de sensations et d’émotions authentiques. En se laissant guider par elles on parvient peu à peu à trouver les mots justes, c’est-à-dire ceux qui correspondent à ce que l’on ressent. Ce faisant, on expérimente comment s’ajuster aux autres sans violence ou sans ressentir le besoin de les fuir pour exister.

Je voudrais terminer cet article en signalant une bande dessinée qui illustre formidablement bien et avec beaucoup d’humour ce que ressent une personne boulimique anorexique dans les moments où elle ne sait plus quoi faire de sa peau. Elle est extraite du blog « jeveuxvivre.com » d’Emilie Oprescu et s’appelle « Le Grand Vide Intersidéral de la Muerte (de la mort)».

Je connais Emilie. Si vous suivez son blog ou sa chaîne youtube vous verrez qu’elle n’est plus boulimique et que sa quête d’identité l’a conduite à s’intéresser à tout ce qui touche à la philosophie de la vie quotidienne, en BD et avec humour.

Auteur: Catherine Hervais

1 La Nouvelle Revue de Psychanalyse en 2001 PUF
2 Le terme addiction est d'étymologie latine, ad-dicere « dire à ». Dans la civilisation romaine, les esclaves n'avaient pas de nom propre et étaient dits à leur Pater familias. Le terme d'addiction exprime une absence d'indépendance et de liberté, donc bien un esclavage..

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Commentaires  

0 #6 Emilie 02-03-2018 09:19
Un article intelligent, très agréable à lire c'e toute une expertise très complexe qui nous est livrée ici avec beaucoup de simplicité. Bravo à la chroniqueuse pour ces articles qui sauvent littéralement des vies en donnant des pistes de solution et d'espoir.
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+1 #5 Juliette 01-03-2018 21:49
Quand tu parles de "se construire" et ne plus "se comprendre", ça m'est apparu comme une révélation ! C'est ce que j'essaie de faire depuis le début de ma psychothérapie de groupe, mais soudain c'est si clair.
Merci
Cet article m'a beaucoup éclairé
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0 #4 Catherine h 01-03-2018 15:10
Je voudrais vous remercier à mon tour d’avoir mis un commentaire, Clémentine et Pauline
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+1 #3 Pauline 01-03-2018 14:48
Article très intéressant, qui ouvre la voie à de grandes réflexions. Merci également de m'avoir fait découvrir le blog d'Emilie !
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+1 #2 Clémentine 28-02-2018 13:27
Merci aussi à l'auteur de cet article...le fond des choses est dit avec simplicité et précision. ce texte est parfaitement pédagogique...merci de résumer si bien l'ampleur de cette addiction et l'espoir des perspectives thérapeutiques qu'offent les groupes.
Ma curiosité me pousse même à en demander plus...notamment sur le travail de Joyce Mac Dougall et sur l'origine de ce non être. Puisque pour ce qui est de ma construction, je suis déjà en plein chantier. ;D
Merci...et j'espère que ce site aidera à éclairer les complexités et ressources qui sont derrière ce trouble, si présent dans notre société et encore trop tu.
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0 #1 CatherineH 27-02-2018 12:18
Merci à boulimie.fr d'exister et de m'avoir laissé l'occasion d'écrire cet article. De tous ceux que j'ai écrit, c'est celui que je préfère :-)
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