La boulimie anorexie : un symptôme pas comme les autres.

Publié par Catherine Hervais, psychologue clinicienne le .

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Boulimie, edition Septembre 2017C’est le début d’un groupe de thérapie. Une vingtaine de personnes boulimiques anorexiques de tous les âges, dont trois hommes, s’apprête à passer deux jours ensemble pour une séance centrée sur les troubles d’identité. La thérapeute présente le cadre : on peut parler de tout, même de choses sans importance. Ce qui est important c’est d’être aussi authentique que possible et de parler de ce que l’on ressent plus que de ce que l’on pense : «j’aime», ou «j’aime pas», plutôt que «je pense que».

L’hypothèse de travail sur laquelle s’appuie cette approche est que l’addiction sévère1 est directement liée à un problème d’identité. Contrairement à d’autres pathologies où l’on est souvent mal dans sa peau parce qu’on est en conflit avec soi-même et que l’on ne s’autorise pas à être la personne que l’on a envie d’être, dans l’addiction sévère ce n’est pas qu’on est mal dans sa peau, c’est qu’on n’est pas dans sa peau.

Dans le groupe, une jeune femme lève la main pour dire qu’elle vient pour la première fois et demande qui d’autre est dans son cas. Deux mains se lèvent, dont une, si légèrement, qu’on le remarque à peine, comme si la jeune femme voulait se fondre avec les murs. La thérapeute demande à cette dernière, en souriant gentiment, si son envie est qu’on ne la remarque pas.

« Oui, dit-elle. Je ne me sens pas bien ici parce que j’ai honte. Je me sens différente des autres. Tout le monde a l’air normal, alors que moi je ne me sens à ma place nulle part. Je suis mal partout, ici, dans la vie, à l’extérieur de chez moi… A la maison c’est moins pire, mais on peut pas dire que je vis : je passe mes journées sur mon lit à regarder le plafond quand je ne suis pas en train de manger ou de dormir… C’est ma mère qui a insisté pour que je vienne parce que j’ai « râté » toutes les autres thérapies. J’ai fait des groupes de parole à l’hôpital mais le groupe de thérapie pour les problèmes de personnalité, c’est quelque chose que j’ai jamais essayé. »

« Moi je suis boulimique anorexique, mais psychologiquement je vais très bien. J’ai une famille formidable, un métier que j’aime et dans lequel j’excelle, des amis, et nous formons, mon mari et moi, un couple que tout le monde nous envie. Mon seul problème c’est mon addiction alimentaire ! Elle m’empêche d’apprécier ce que j’ai : elle me prend tout mon temps libre, que je passe à manger, et à faire du sport pour limiter les dégâts parce que je ne suis pas vomisseuse».

La troisième nouvelle dans le groupe se lance aussi.

« Moi c’est comme vous, sauf que je suis vomisseuse. Mais comme vous, je ne comprends pas pourquoi j’ai cette addiction : j’ai été heureuse pendant toute mon enfance, première de la classe au lycée, première de ma promotion dans les grandes écoles. J’ai monté une entreprise qui marche… C’est juste que je ne peux pas vivre avec moi-même sans manger dès que je rentre à la maison. »

Qu’en dit la psychanalyse, que l’on n’interroge plus beaucoup ces temps-ci ?

Si elle permet de comprendre la mécanique psychique de l’addiction1, dans sa forme actuelle elle n’est pas adaptée pour cheminer vers une vie sans addiction. Par contre elle permet de comprendre pourquoi certaines personnes peuvent s’épanouir grâce à une psychanalyse ou une psychothérapie cognitivo-comportementale tandis que ces approches sont inefficaces avec d’autres types de personnalité.

Il fut un temps où les psys pensaient que certaines personnes ne « voulaient » pas abandonner leurs symptômes. En réalité, on commence à découvrir aujourd’hui qu’il y a symptôme et symptôme et que la boulimie n'est pas un symptôme comme les autres.

En principe, les symptômes sont, selon la définition freudienne (et lacanienne), l’expression de désirs refoulés : les élans spontanés se trouvent réfrénés pour protéger d’une culpabilité insoutenable doublée d’une angoisse de castration. Alors comme on ne s’autorise pas à être librement soi-même, astucieusement l’inconscient se sert du corps ou de certains comportements pour transgresser, sur un mode symbolique, le symptôme, les interdits qui seraient par trop menaçants si on les vivait tels quels.

Les symptômes avec lesquels les psychothérapies obtiennent les meilleurs résultats sont ceux qui se sont installés en général soit dans les jeunes années de la vie, soit à l’âge adulte, suite à des évènements vécus comme traumatiques. Ces symptômes, bien que très handicapants parfois, n’ont pas de ramifications identitaires complexes. Une psychothérapie cognitive classique peut réussir à les faire disparaître, grâce à une technique dite d’« exposition ». C’est par exemple le cas de certaines phobies. On parvient à les éradiquer grâce à une bonne alliance thérapeutique avec le psy, et des exercices au cours desquels le patient expérimente des rapprochements, par paliers successifs et progressifs, avec la situation qu’il craint le plus.

Mais la boulimie anorexie n’est pas due à un événement traumatique, même si elle semble avoir émergé à la suite d’un tel évènement. Pendant longtemps, les psys américains ont soupçonné qu’un viol ou des attouchements auraient pu être en cause dans l’apparition de l’addiction. Mais aujourd’hui, même s’il y a eu viol ou attouchements, on sait très bien que cela ne suffit pas à créer une addiction sévère.

La boulimie anorexie n’est pas non plus, comme on le croit souvent, le symptôme névrotique de quelqu’un qui manque d’affirmation de soi: si certaines personnes boulimiques anorexiques sont très réservées, d’autres sont totalement à fond dans une authenticité sans limite parfois invasive ou blessante pour l’entourage.

Elle est le symptôme de quelqu’un qui n’est ni névrosé ni « fou » mais qui ne peut pas être qui il est parce qu’il est trop « en vrac » à l’intérieur de lui-même pour éprouver ne serait-ce que la sensation d’exister vraiment. Ce n’est pas qu’il n’ose pas être lui-même, c’est qu’il ne sait vraiment pas qui il est. On pourrait presque dire qu’en dépit des apparences, c’est le symptôme de quelqu’un qui n’est pas encore et qui ne se sent nulle part. Un jour une participante d’un groupe s’est définie comme venant du « Zombistan ».

La particularité des personnes qui ont une addiction sévère, qui fait qu’elles ont tant de mal à trouver une psychothérapie adaptée, c’est qu’elles sortent des schémas théoriques (ou diagnostiques) habituels sur lesquels reposent les différentes psychothérapies.

Ni névrosées, ni psychotiques, elles ne sont juste pas vraiment encore construites, sans doute pour des tas de raisons parmi lesquelles trop d’hypersensibilité pour s’ajuster affectivement, sans peur et sans frustration insurmontable au monde de tout le monde. Si elles ont besoin de manger tout le temps, c’est juste parce qu’elles sont encore des petits bébés au fond d’elles et qu’elles ne peuvent plus s’accrocher au sein de leur mère pour se sentir en vie. L’addiction ce n’est même pas la mère idéale, c’est le sein idéal, qu’on attrape quand on a besoin, à chaque fois qu’on sent son équilibre interne en danger.

Mais pas de panique, il y a des outils thérapeutiques qui marchent !

Dans un groupe de thérapie centré sur les problèmes d’identité, les interactions entre les participants permettent de faire émerger des troubles de la personnalité que l’on ne soupçonnait pas, en donnant la parole au soi authentique.

Pour les dépasser, on commence par repérer les émotions qui émergent du fond de soi quand les autres s’expriment. Puis, dans un second temps, on s’astreint à les exprimer devant tout le monde, ce qui demande beaucoup de courage mais favorise l’affirmation de soi nécessaire pour devenir soi-même. Cependant il n’est pas suffisant de s’affirmer avec authenticité. Encore faut-t-il réussir à sortir de sa bulle. Dans un troisième temps, donc, on s’exerce à le faire tout en respectant autrui. Cette étape est nécessaire non seulement pour faire disparaître le trop plein d’angoisse qui provoque la boulimie anorexie mais également pour accéder à sa véritable identité sans qu’elle soit nuisible ni à soi ni aux autres. C’est alors et alors seulement que l’on expérimente l’estime de soi. Car pour avoir de l’estime de soi, il fallait d’abord construire le soi. Et le plaisir que ça engendre par surcroît empêche de revenir en arrière en créant la motiviation de continuer. L’expérimentation « in vitro » dans les groupes et le plaisir ressenti à chaque fois qu’on réussit à être en accord avec soi-même et avec les autres pousse à transposer « in vivo » dans la vraie vie.

Le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, qui était l’invité de « On n’est pas couché » du 3 septembre 2017 a indiqué que son projet est de faire en sorte que le système éducatif permette d’enseigner aux tout-petit à lire, écrire, compter, et aussi à respecter autrui. Les boulimiques anorexiques savent généralement très bien lire, écrire, compter mais elles ne savent pas, quoi qu’elles en pensent, respecter autrui. Elles ont de l’autre une image idéalisée tantôt très positive tantôt très négative. Elles ne respectent autrui que dans la mesure où, et exclusivement si, il est conforme à leurs valeurs et à leurs besoins.

Mais ce respect d’autrui —attention, le respect d’autrui inclut aussi les proches— c’est accorder le droit à l’autre de ne pas penser et de ne pas agir comme on aimerait qu’il pense ou qu’il agisse.

Quand on parviendra à apprendre cela et à l’appliquer dans sa vie de tous les jours, non seulement comme le prévoit Jean-Michel Blanquer il y aura moins d’inégalités sociales, mais il n’y aura vraissemblablement plus, non plus, ni problème identitaire, ni manque d’estime de soi. Et de ce fait probablement plus d’addictions sévères… Vous l’aurez compris, un groupe de thérapie centré sur les problèmes d’identité et les difficultés relationnelles permet de ne plus avoir besoin d’une addiction pour tenir debout. Et il permet sans doute d’ailleurs à ceux qui sont névrosés (la plupart des gens selon Freud), de ne plus avoir besoin de leurs symptômes névrotiques, puisqu’en étant authentiquement soi-même dans le respect d’autrui, il n’ont plus lieu d’avoir ni honte ni de culpabilité (1).

Auteur: Catherine Hervais

1 Celle qui ne répond pas aux approches psychothérapiques traditionnelles de l’addiction (sevrage, apprentissage de la confiance en soi) 2 Joyce Mc Dougall
3 Aux Etats Unis, le psychothérapeute Irvin Yalom a écrit plusieurs best-sellers traduit dans le monde entier, et aime à répéter qu’il préfére le groupe qui est, selon lui, l’outil psychothérapeutique le plus performant. Avant lui Carl Rogers écrivait lui aussi le groupe thérapeutique est l’invention sociale qui a eu l’expansion la plus rapide du siècle et qui est sans doute la plus puissante et la plus féconde . En France, Edmond Marc, sociologue, docteur en psychologie, et professeur émérite à l'université Paris X Nanterre est aussi de cet avis. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la psychothérapie dont « le groupe thérapeutique - Approche intégrative » en 2014 aux éditions Dunod. D’autres psys, très connus pour leur expertise et leurs résultats en psychothérapie, que j’ai eu la chance de rencontrer (Serge Ginger, Michel Meignant, Isabelle Crespelle) disaient aussi le plus grand bien de la psychothérapie de groupe. J’ai entendu Serge dire un jour que si les gens avaient acceptés de faire du groupe, c’est sans aucun doute la seule pratique qu’il aurait enseignée.

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