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La psychanalyse, théorie incontournable mais traitement difficile pour les boulimiques

Q
uand les thérapeutes échouent avec la thérapie cognitivo-comportementale ils orientent les personnes boulimiques vers la psychanalyse qui a, en France, la réputation d’aller vraiment au fond des choses.

Freud, son fondateur, a mis au point une lecture de la psychologie humaine assez extraordinaire, au point que, même si on ne la pratique pas, on s’y réfère souvent pour comprendre les dysfonctionnements humains.

 

Tout a un sens, une fonction

Grâce la psychanalyse, on apprend que tout a un sens, une fonction, une logique inconsciente. Nos comportements les plus illogiques, les plus irrationnels nous sont dictés par un besoin profond qui nous vient de notre inconscient et de ses pulsions.

La psychanalyse permet de déculpabiliser et d'avoir un autre regard sur soi et sur le monde. Mais elle a ses limites....

Mais nos pulsions ont parfois des exigences que nous ne pouvons pas satisfaire. En tout cas, pas ouvertement. Alors nous "sublimons" (pour prendre une expression freudienne), c'est-à-dire que nous transposons nos désirs interdits en plaisirs acceptables. Nous nous "éclatons" autrement : nous écrivons un journal intime, nous lançons dans une activité artistique ou sociale, etc.

Ainsi, quels que soient les moyens employés, chacun se débrouille toujours, d’une manière ou d’une autre, pour satisfaire les exigences de ses pulsions inconscientes sans que ce soit dangeureux pour le conscient.

Mais lorsque nous ne réussissons pas à satisfaire nos pulsions inconscientes, soit en les vivant telles quelles, soit en trouvant un moyen détourné pour les vivre, elles s'expriment sous la forme d’un symptôme somatique (un ulcère, de l’asthme, des hémorragies — comme le raconte Marie Cardinal dans son livre « Les mots pour le dire » — ou encore sous la forme d'un trouble du comportement.

Que l’on fume trois paquets de cigarettes par jour, que l’on astique du matin au soir son appartement, que l’on fasse pipi sans arrêt, que l’on boive trop ou que l’on fasse des boulimies, tout cela nous est commandé par notre inconscient, auquel chacun de nous obéit toujours, sans s’en rendre compte, comme un petit soldat.

 

Ça parle dans les organes

Groddeck, qui soignait les maladies du corps à la même époque où Freud se penchait sur les maladies de l'"âme", avait lui aussi découvert l'inconscient, qu'il appela le "Ça". Lorsque nous ne réussissons pas à satisfaire nos pulsions, nous développons parfois une maladie qui n'est autre que le langage de l'âme. La maladie, au-delà de la souffrance, est la preuve que l’on est bien vivant, que l’on parle avec sa « viande » : tout ce qu’on ne peut pas dire avec des mots, on le dit avec le corps.

Il en va, bien sûr des comportements, comme des troubles physiques et le comportement boulimique est ce par quoi les pulsions d’une personne s’exprime. Que dit donc, le « ça » lorsqu'on est boulimique ?

De toute évidence, le « ça » dit qu’il ne veut pas lâcher le sein, ou le biberon. Ceux et celles qui font de la boulimie en sont restés (sur le plan affectif) à leur première enfance, c’est-à-dire au stade de leur vie où leur seule préoccupation concernait l’objet qui remplit effectivement la bouche, calme, répare.

 

La séparation d'avec la mère

Lorsqu' on lit Mélanie Klein, dont les travaux comptent parmi les plus importants de la psychanalyse, on apprend que le sein est à la fois l’ami et l’ennemi numéro un du nourrisson.

Dans les premiers moments de sa vie, l’enfant ne se rend pas encore bien compte qu’il existe en tant qu’ « objet » séparé de sa mère, pas plus qu’il n’est capable de la percevoir tout à fait dans son entité. Il a une vision très floue de son environnement.

Le premier objet qu’il perçoit distinctement, c’est ce que les psychanalystes appellent l’ « objet partiel », c’est-à-dire l’objet qui lui en met plein la bouche et, ce faisant, lui apporte de la quiétude et de l’apaisement.

Tous ses fantasmes, ses plaisirs, ses déplaisirs s’organisent autour du sein. Mais tôt ou tard, quand justement l'enfant commence à percevoir sa mère dans sa totalité, quand il se vit comme bien distinct d’elle, il renonce au sein pour n’en plus vouloir qu’à elle (ou à son père, si l’enfant est une petite fille).

C'est alors qu’il « fait son œdipe » : ses centres d’intérêt ne sont plus réduits au fait d’avoir ou non la bouche pleine, mais sont d’ordre relationnel.

Aimer, être aimé, haïr, craindre, culpabiliser sont autant de termes significatifs de la problématique œdipienne. Toute une activité fantasmatique se met en place. L'enfant s’identifie à des images parentales, se constitue une image du Moi et choisit les objets d’amour qui lui permettent à la fois de s’éloigner du parent un peu trop concerné par son désir et en même temps de s’en rapprocher symboliquement. Sans le savoir, ses nouveaux choix lui donneront l’occasion de répéter à l’infini son théâtre œdipien.
Ainsi, grâce à la psychanalyse, nous savons que tout le monde répète invariablement, sous de multiples formes, ses schémas œdipiens.

 

Ceux qui ne veulent pas lâcher le sein

Tout le monde... mais curieusement, pas les personnes boulimiques. Les personnes boulimiques, en général (celles en tout cas qui sont de personnalité "borderline", c'est-à-dire 90% de mes patients) ne sont pas concernées par le complexe d'œdipe parce qu'elles sont restées bloquées à une étape antérieure de l'évolution affective.

En n’étant préoccupées que de ce qui remplit leur bouche, les personnes qui font de la boulimie s’échappent des difficultés que pose la vie relationnelle, comme si elles ne voulaient pas ou ne pouvaient pas grandir jusqu’à l’œdipe, comme si elles n'étaient pas encore dans un registre de relation à l'autre mais plutôt de relation au sein. Ainsi, bien que la boulimie apparaisse souvent au moment de l'adolescence ou à un stade de la vie d’adulte particulièrement critique , elle a ses fondements dans les tout premiers stades de la vie infantile. Quelque chose de l’ordre de la peur, de l’horreur ou du dégoût — on peut faire toutes sortes d’hypothèses — fait que la première relation à l’autre, si importante pour la relation ultérieure aux autres, n'a pas été ce qu'elle aurait dû être.

Dans leur vie affective,elles ne sont pas réellement dans la relation à l'autre, mais uniquement dans une relation au sein, avide, fusionnelle. Et quand elles s’allongent sur le divan d’un psychanalyste, elles n'ont, en tout et pour tout, qu'une demande de maternage, fusionnelle, massive.

 

Du désert à la passion

En amour, c'est tantôt le désert, tantôt la passion mais pas des amours qui incluent le respect et l'acceptation de la différence de l'autre.

À propos de ses observations sur l’amour de transfert, Freud parlait de l’échec de la psychanalyse sur certaines femmes, « des femmes à passions élémentaires », dont il dit qu’elles ne sont accessibles qu’ « à la logique de la soupe et aux arguments de quenelles ».
Clin d’œil peut-être aux personnes boulimiques, pour qui, bien sûr, il est tout à fait indiqué de parler de «soupe» et de «quenelles».

Mais si la psychanalyse nous aide à comprendre ce qui ne va pas chez les boulimiques elle ne donne pas beaucoup de pistes pour comprendre comment aller mieux. D’autant que le psychanalyste ne parle pas (l’approche psychanalytique s’appuie sur la neutralité du psychanalyste). Assez silencieux, évitant d’apporter des réponses, il induit volontairement, par son attitude, une situation de frustration affective.

Freud disait que l’intérêt, dans la psychanalyse, ne réside pas tant dans ce que l’on raconte de sa vie que dans ce que l’on revit de sa vie, sur le plan affectif, au travers de la relation avec le psychanalyste. Il appelait cela «le transfert».

 

Un scénario répétitif

L'être humain répète toute sa vie ses émotions d’enfant et à partir de ses répétitions avec le psychanalyste, on est sensé revivre et comprendre de quoi on a souffert quand on était petit.
On apprend plein de choses sur soi. Ça aide à déculpabiliser. On peut parler de tout sans se sentir jugé, l’analyste ne vous coupe pas pour vous donner des conseils ou des positions personnelles. On a une véritable sensation de liberté.

Mais les boulimiques ne savent pas trop quoi faire de toute cette liberté. Elles étaient perdues dans la leur vie quotidienne, elles sont perdues dans l’analyse où il ne leur est proposé aucune direction de façon réellement explicite. Je pense qu''il leur faut une direction.

 

Les boulimiques anorexiques et la psychanalyse

Les boulimiques ont moins besoin de comprendre que d’apprendre, d’expérimenter la relation à l'autre. Avec un «psy » neutre, il leur manque la dimension qui leur permettrait d’expérimenter et d’apprendre ce qui est nécessaire pour qu’elles ne se sentent pas en décalage permanent avec les autres.

Passer des années à chercher ce qui n'allait pas dans l'enfance, réfléchir en boucle sur ce qui ne va pas aujourd'hui, ne permet (en principe) pas aux personnes boulimiques d'expérimenter suffisamment la relation à l'autre pour élaborer rapidement de nouveaux fonctionnements.

Pour parachever la construction de la personnalité, il faut une véritable relation à l’autre. Pas seulement une relation à quelqu’un de neutre avec qui l’on a tendance à se sentir perdu dans le temps et dans l’espace.

 

Pour les personnalités "état-limite"(ou borderline)
la psychanalyse devrait être réinventée

J’ai connu une psychanalyste qui venait de rompre avec une patiente très agressive qui ne voulait pas lui payer les séances lorsqu'elle (la patiente) était en vacances. (En analyse, on est censé prendre sos vacances en même temps que le psychanalyste, sinon on paye les séances manquées, c’est l’usage).

La patiente, en ne voulant pas payer les séances manquées, était sortie du cadre , et du coup, la psychanalyste s’était autorisée elle aussi à sortir du cadre et s’était exclamé : «ça fait trois ans que je vous supporte et vous ne respectez même pas le contrat !».

Cette petite histoire pour illustrer que lorsque l'on est "invivable" on l'est non seulement pour soi-même mais aussi pour son entourage et également pour son psychanalyste!
 

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