La psychothérapie, ça fait quoi ?

Écrit par . Publié dans Sur la thérapie

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Suite de l'édito de novembre 2017

Emma est en thérapie individuelle depuis trois ans. Elle y va avec plaisir, elle a l’impression que son psy la comprend. A chaque fois elle ressort de ses séances avec le sentiment d’avoir avancé sur des points qui lui paraissent importants. Même si l’écoute attentive et bienveillante du psy lui permet d’avoir un tout petit peu plus confiance en elle du fait qu’elle se sente comprise, elle reste accrochée à la nourriture et totalement dépassée dans sa vie amoureuse, dans sa vie familiale et même parfois dans les rapports avec ses collègues de travail, lorsqu’elle ne se contrôle plus.

Pourtant rien n’est moins sûr. Depuis la nuit des temps la philosophie nous ressasse sur tous les tons et dans toutes les langues que nous ne pouvons rien comprendre de nous-même ou des autres, que seul le doute nous est accessible. La psychanalyse, tout récemment, en a rajouté une couche: nous avons un inconscient auquel nous n’avons pas accès nous-même et auquel le psy n’a pas accès non plus. Jacques Lacan aimait à dire à ses élèves psychanalystes de ne surtout pas chercher à comprendre leurs patients. Ce qu’un psy compétent cherche, ce n’est pas de comprendre son patient mais de l’aider à accéder à une cohérence, un équilibre entre ses pulsions, le monde extérieur et ses besoins fondamentaux. La psychothérapie peut rendre plus autonome et heureux ; en particulier en apprenant à s’exprimant librement tout en prenant les autres en considération et en évitant de les blesser volontairement. Le but est de se respecter soi-même tout en respectant les autres, et non pas de se comprendre ou d’être compris.

L’autre expérience de psychothérapie, est celle d’Alex. Lui ne se sent pas bien pendant les séances. Il ne parvient pas à se lâcher. Le psy reste à son écoute, mais Alex a le sentiment de ne rien avoir à dire. Il se sent mal. C’est tout. S’il osait parler, ce serait pour hurler à son psy combien il le sent indifférent, combien son silence lui est insupportable, combien cette psychothérapie lui est odieuse.

Emma la docile, qui a besoin qu’on la comprenne, et Alex le révolté, qui ne se sent jamais compris, et qui d’ailleurs n’a rien à dire, ont chacun leur personnalité propre et en même temps un point commun. Chacun, à sa manière, a une attitude de petit enfant face au psy : Emma vient chercher sa dose de maternage qu’elle a l’impression de trouver en se sentant comprise, et Alex enrage de ne pas être pris en compte parce que son psy semble indifférent. Tous les deux ont une attitude de bébé, qui a besoin de se sentir en lien, sans avoir à constuire le lien, sans prendre l’autre (le psy) en considération, sans rien faire pour qu’un lien soit possible.

Tandis que le psy d’Emma continue depuis des années à la caresser dans le sens du poil, celui d’Alex va être plus confrontant. Au cours d’une séance, alors qu’Alex continue à regarder ses chaussures sans rien dire, le téléphone du thérapeute sonne. Le thérapeute répond et se met à discute avec un proche du programme télé de la soirée à venir : l’émission de Ruquier ou le blockbuster avec Tom Cruise?

Alex n’en revient pas. Il est outré, dégoûté. Sa rage lui monte à la gorge. Mais quand le psy raccroche, il ne dit rien de ce qu’il ressent. .

Le psy: «Je crois voir un changement chez vous. Je serais curieux de savoir ce que vous ressentez».

Alex (à voix basse et sur un ton rauque, à peine perceptible) : « Rien ».

Le psy : « Vous venez me voir parce que vous souffrez, vous ne savez pas quoi me dire. Le téléphone sonne et je répond. Vous êtes vraiment sûr que vous ne ressentez rien ?».

Alex (sur un ton qui se veut indifférent mais qui laisse deviner une certaine agressivité) : « Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

Le psy : «Moi, je ne veux rien. Simplement, je pressens une certaine violence dans votre voix et sur votre visage.»

Alex : « C’est juste parce que j’en ai marre de cette psychothérapie, elle sert à rien. »

Le psy : « Vous voilà donc maintenant avec quelque chose à dire. Donnez vous la permission d’exprimer exactement ce que vous avez ressenti.»

Alex : « Si vous voulez tout savoir, je trouve que vous vous foutez de ma gueule. Vous touchez de l’argent pour être à mon écoute même si je n’ai rien à dire, et vous vous permettez de prendre sur mon temps de séance pour traiter vos petites affaires… sans intérêt en plus ! Ruquier ou Tom Cruise ! C’est nul ! Vos goûts sont nazes !»

Le psy : « En tout cas, aujourd’hui vous avez enfin quelque chose à me dire et je trouverais cette séance très fructueuse pour vous si vous vous autorisiez à me redire tout ça avec le ton en accord avec ce que vous ressentez.»

Alex : « Ça risque d’être très violent. J’ai d’ailleurs failli me lever et claquer la porte pour ne plus revenir.»

Le psy : « Claquer la porte aurait été extrêmement agressif. Par contre, la violence exprimée avec des mots est tout à fait acceptable en psychothérapie. C’est un début de contact. Tentons un contact totalement authentique entre vous et moi, quitte à vous exprimer verbalement avec violence, juste pour aller au bout de vous-même, et voyons ce qui se passe.»

Alex : «Le moment est passé, je ne saurais pas ».

Le psy : « faisons-le comme un jeu de rôle. Je vais vous aider en reproduisant la situation ».

Il attrape son téléphone.

Alex : « Pose ton téléphone tout de suite espèce de c… je te paye pour m’écouter, même quand j’ai rien à dire, et pas pour dire tes conneries au téléphone ! »

Le psy : « vous avez été authentique dans le contenu mais peut-être pas dans la forme. Pourriez-vous recommencer, avec la forme cette fois ? »

Alex : « Ça sert à rien que je vienne vous voir, rien n’avance, vous en avez rien à foutre de moi, j’en ai marre de votre indifférence. Même avec vous je suis seul, alors que vous êtes censé m’aider ! »

Le psy : « Voulez-vous me redire tout ça avec le ton qui convient, quitte à hurler si vous le sentez.»

Alex recommence en élevant la voix. Le psy fait un geste comme pour lui proposer de pousser encore plus fort. Alex monte encore sa voix. Le psy demande s’il peut crier plus fort. Alex hurle. Le psy se bouche les oreilles. Alex hurle encore plus fort. Un mot en entraîne un autre, ça monte crescendo, avec une foule de reproches, jusqu’alors jamais exprimés. Puis Alex finit par se taire. Son visage est détendu, il affiche un sourire satisfait comme s’il était content d’avoir lâché tout ça.

Le psy : «Qu’est ce que vous ressentez à présent ? »

Alex : « Je me sens mieux »

Le psy : « Ça vous intéresse de savoir ce que moi ce que je ressens ? »

Alex acquiesce de la tête.

Le psy : « J’aime bien quand vous êtes vous-même. Je me sens avec quelqu’un. »

Après un silence :
Le psy : « Pourriez vous juste recommencer, avec la même énergie, les même mots, mais en ne gardant que le ressenti, sans l’agressivité?»

Alex fait ce que le psy lui demande.

Le psy : « Vous voyez, c’est entre autre cela que vous venez chercher ici. Etre vous-même sans pour autant agresser l’autre. C’est en vous exerçant à cela pendant les séances que petit à petit vous vous sentirez dans votre peau et que vos symptômes disparaîtront. On essaye de continuer dans ce sens ?»

Alex acquiesce.

Le psy : « Et au passage vous avez pu vous rendre compte, peut-être, que je ne me « fous pas » de votre « gueule », contrairement à l’impression que vous aviez jusqu’ici. »

Nouveau silence…

Le psy :  « Par ailleurs vous avez aussi tendance à penser que les gens qui n’aiment pas les mêmes choses que vous sont « nazes ». Mais ne peut-on pas aussi considérer que tout ce qui distrait n’est pas « naze » (quand ce n’est pas destructeur), peu importe ce que c’est ? Que ce qui compte ce n’est peut-être pas la chose en soi, mais ce qu’elle procure ? Je vous laisse réfléchir à cela jusqu’à la prochaine séance. »

Que dire de ces deux exemples ?

Les personnes boulimiques anorexiques que je rencontre et qui ont fait l’expérience d’une psychothérapie individuelle disent souvent qu’elles y ont trouvé un certain nombre de choses qui les ont aidées, mais que leur problème d’addiction à la nourriture n’a pas été résolu. D’autres, au contraire, que leur comportement alimentaire est rentré dans l’ordre, mais qu’elles « bouent » à l’intérieur et que sans la boulimie c’est presque pire, parce qu’elles n’ont plus rien pour s’apaiser.

Derrière la boulimie anorexie sévère se cache une personnalité particulière avec des émotions à fleur de peau, souvent extrêmes, basculant du beau fixe au tsunami, parfois en quelques instants, plusieurs fois par jour. Pour échapper à un ennui insoutenable, ces personnes ne peuvent fonctionner que dans la passion. Peu importe quelle passion. Cela peut être une passion amoureuse ou une action dans laquelle elles s’immergent totalement pour échapper à un vide intérieur. La violence vis-à-vis d’elles mêmes ou vis à vis des autres leur permet de se sentir vivantes mais malmène leurs entourage qui les trouve tantôt trop brutales, tantôt trop fuyantes.

La médecine considère que dans l’addiction alimentaire les dysfonctionnements identitaires et relationnels sont une conséquence de la boulimie anorexie. En réalité c’est le contraire. C’est l’instabilité émotionnelle, identitaire, relationnelle, qui oblige ces personnes à se jeter sur la nourriture parce que celle-ci leur apporte une sensation de calme immédiat, même si elle débouche rapidement sur de la culpabilité et de la honte.

En général, chez tout-un-chacun, la psychothérapie fait acquérir une confiance en soi permettant de se sentir bien dans sa peau et en paix parmi les autres. Mais pour acquérir cette confiance en soi, il faut qu’il y ait un soi. Or c’est là que le bât blesse. Les boulimiques anorexiques, tant qu’elles n’ont pas bénéficié d’une thérapie appropriée, n’ont pas de soi. Elles n’ont pas construit dans leur petite enfance un univers intérieur qui leur correspond vraiment et qui va leur permettre plus tard de temporiser les frustrations. Très intelligentes, elles ont réussi leur scolarité, leurs vie sociale et professionnelle. Mais en réalité elles sont coupées de leur corps et de leurs besoins profonds. Les apparences sont sauves et même parfois bluffantes. Alors qu’au fond d’elles-mêmes elles sont perdues, dans le vide, et n’ont que la nourriture pour se rattacher à un sentiment d’exister, même s’il doit être suivi d’autres symptômes.

L’enjeu d’une psychothérapie pour les personnes qui ne peuvent pas vivre sans une addiction et qui, malgré leur intelligence et leur adaptabilité professionnelle, ne sont pas suffisamment elles-mêmes pour se sentir en sécurité, consiste dans un premier temps, à construire les bases identitaires manquantes, en étant attentives à encourager les élans spontanés, fussent-ils apparemment négatifs ou destructeurs.

Ce n’est pas facile parce qu’elles ont peur de déplaire, de choquer, de blesser, de faire fuir ou même de détruire leurs proches. En osant être elles-mêmes elles craignent de se retrouver encore plus seules qu’avant. Mais si la psychothérapie peut leur permettre de laisser exprimer leurs élans authentiques, en mettant les formes pour rester dans le respect d’autrui, elles expérimenteront alors une impression de liberté d’autant plus jouissive qu’au final elle ne sera pas destructrice. C’est cela le bénéfice d’une psychothérapie réussie pour ces personnes très particulières : être totalement soi-même tout en évitant de blesser volontairement, pouvoir exprimer librement son identité face à l’autre sans volonté de nuire.

Ce genre d’apprentissage se fait plus facilement en thérapie de groupe qu’en thérapie individuelle. J’ai tenu à vous exposer ces deux exemples pour que celles et ceux d’entre vous qui ne peuvent avoir accès à une thérapie de groupe aient une ligne directrice éclairant le chemin à parcourir en thérapie individuelle.

Et pour la thérapie de groupe, nul besoin qu’elle soit spécialement orientée sur l’addiction alimentaire. Il suffit qu’elle soit existentielle c’est-à-dire centrée sur la personne et son mode de relation à l’autre.

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