Travailler la peur en psychothérapie

Écrit par . Publié dans Sur la thérapie

1 1 1 1 1 4.1 Stars / 5 Ratings

Vous le savez, derrière une addiction se cache la peur, même de multiples peurs : la peur de ne pas être à la hauteur, la peur du vide, la peur de ne pas être aimé, la peur d’être abandonné.

On l’oublie souvent, mais la peur est souvent une émotion utile. Elle nous pousse à nous améliorer, à construire notre sécurité. Elle nous sert parfois de signa d’alarme.

Elle nous incite parfois à l’action quand notre sécurité est en jeu. Un vieil ami psychiatre, Roberto Fontaine qui avait vécu la seconde guerre mondiale, me disait que ceux qui n’avaient pas peur mouraient les premiers.. Mais trop de peur paralyse, occasionne une souffrance mentale qui pousse à se droguer, boire de l’alcool, faires des boulimies… Il existe trois différentes façons d’aborder la peur en psychothérapie.

Les différentes approches pour travailler la peur

Derrière une addiction se cache la peur, de multiples peurs : cliquez ci-dessous pour voir en vidéo comment Camille a travaillé sa peur en psychothérapie.

En psychothérapie psychanalytique classique, on essaye de comprendre d’où elle vient. On s’appuie sur le principe que si l’on découvre son origine, si on se replonge dans le magma émotionnel qui l’a déclenchée, on va pouvoir la surmonter. Mais chez les sujets qui souffrent d’une addiction, dont la dépendance affective remonte aux tous débuts de la vie (même si les premiers symptômes n’ont commencé qu’à l’adolescence). Connaître l’origine d’une difficulté mentale aussi archaïque qu’une dépendance affective profonde ne permet pas de s’en débarrasser. Et comment la connaître puisqu’à cet âge la mémoire consciente n’est pas fonctionnelle sur le plan neurologique?

2. En thérapie cognitivo-comportementale, le sujet passe en revue avec le thérapeute des objectifs réalistes à atteindre. On s’efforce alors, dans un second temps de déterminer avec le sujet les situations et pensées qui amplifient la peur. On s’efforce ensuite de déterminer les outils possibles pour les diminuer. Parmi les outils les plus courants, il y a :
- la technique de désensibilisation progressive aux situations qui font naître la peur (chez les personnes addictives, il s’agit surtout de tout ce qui touche au relationnel)
- la technique d’immersion (on se confronte massivement aux situations qui font peur). Désensibilisation et immersion permettent de faire, adulte, de nouveaux apprentissages qui n’ont pas pu être faits, enfant. L’entraînement à la relaxation et à la respiration dont nous avons parlé dans l’édito de février 2008, l’auto-hypnose, la méditation, le yoga… sont fréquemment utilisés dans l’approche cognitivo-comportementale en accompagnement de la thérapie pour apprendre à maîtriser le stress et l'angoisse en quantité "pathogène".

3. En psychothérapie humaniste, on interpelle souvent directement l’enfant, voire même le nourrisson apeuré qui se cache encore en nous.
Dans un premier temps, on ne réfléchit pas trop, on cherche ses émotions, on les laisse apparaître et on les exprime aussi « basiquement » que possible, sans leur chercher un sens tout de suite. C’est l’authenticité des émotions primaires qui est recherché tout d’abord : si l’on a besoin de crier, on crie, si on a besoin de pleurer, on pleure, si on a besoin de se mettre en colère, on se met en colère. On va jusqu’à l’expression totale de ce que l’on ressent jusqu’à ce que le corps soit lui aussi impliqué (on peut parfois trembler, devenir tout rouge, ou se replier sur soi comme un foetus, lorsque l’on est dans l’évitement).

L'émotion primaire revécue, on lui cherche un sens

Bien sûr on n’en reste pas là. Souvent, dans la même séance, l’émotion primaire revécue, on lui cherche du sens et, avec l’aide du thérapeute, on expérimente des situations (jeux de rôles) en rapport avec cette émotion, des mots pour la dire. Tout en restant en contact avec son émotion (qui est ce qu’il y a de plus vrai en nous) on prend des outils d’adulte (les mots, le langage), pour exprimer et s’affirmer sans honte dans ce que l’on ressent tout en tenant compte des autres qui nous entourent. Il ne s’agit bien sûr pas d’apprendre à leur hurler dessus ou à les insulter, mais de dire les choses calmement, en s’assumant et en ne vivant plus dans l’urgence de se nier pour leur plaire. Là aussi on peut utiliser aussi les techniques de désensibilisation et d’immersion que nous avons citées plus haut. L’émotion dans cette approche-là n’est pas approchée intellectuellement mais par le vécu immédiat.

Le groupe intensif en thérapie humaniste est très intéressant pour des personnes qui ne savent pas se «lâcher» sans une addiction. Passer deux jours ensemble en groupe permet d’avoir des ressentis. On début on n’ose pas toujours les exprimer et puis les heures passant, on finit par réagir. Chacun réagit comme il peut. Soit on se recroqueville dans le silence comme un enfant battu, soit on est séduit par les propos, l’attitude d’un tel, contrarié par ceux de tel autre. Mais dans tous les cas, il y a beaucoup à comprendre sur soi dans ce que l’on ressent et beaucoup à gagner aussi à le dire. Même si c’est idiot, c’est ce que l’on ressent, on a le droit de le ressentir et une manière de s’assumer tel qu’on est, c’est de le dire. Bien sûr, on le dit sans méchanceté. Le but est d’apprendre à s’exprimer sans faire du mal. Ce n’est pas toujours très facile d’identifier ses émotions authentiques. Quelque fois on ressent de la colère, et pourtant en apparence c’est de la tristesse qui se manifeste. Quelque fois on pleure mais c’est une colère non exprimée qui se cache sous les larmes.

Dans un groupe, Camille ressent un grosse angoisse

Camille, elle, comme vous le montre la vidéo qui accompagne cet édito, se met soudain à ressentir de l’angoisse au moment où quelqu’un dans le cadre d’un exercice d’affirmation de soi a hurlé sa colère en prenant le thérapeute pour cible. Dans la vie, il n’est bien sûr pas nécessaire, voire déconseillé, de hurler pour se faire entendre, mais dans un groupe, il peut être utile, à titre d’exercice, dans un premier temps, de s’entendre hurler contre quelqu’un pour contrecarrer un sentiment d’infériorité, une peur d’être rejeté, de déplaire ou plus profondément encore pour affronter cette fameuse peur de l’effondrement que ressentent les personnes qui se sentent trop vides à l’intérieur d’elles-mêmes pour ne pas s’écrouler sous leurs émotions trop intenses.
Camille ressent une grosse angoisse. Elle le dit en pleurant. On la sent dans la panique.

Quand on suit en thérapie quelqu’un qui a une personnalité telle qu’il ne peut pas vivre sans une addiction, c’est à dire qui n’est pas « névrosée » comme la plupart des gens,  le thérapeute doit parfois le précéder et ce n’est pas toujours la douceur qui s’impose. Une attitude attentive et empathique encouragerait Camille à descendre plus avant dans son angoisse de petite fille et pourrait entraîner un effondrement émotionnel d’où il ne ressortirait pas nécessairement quelque chose de constructif. Dans son cas, le thérapeute choisit de mettre la jeune femme dans une situation où, sans réfléchir, elle sera amenée à expérimenter quelque chose qu’elle ne connaît peut-être pas encore : sa colère, celle dont elle a si peur, et par voie de conséquence, sa force. Puisque le cri de quelqu’un d’autre lui a occasionné beaucoup d’angoisse, puisqu’elle s’estime en danger face à la colère de quelqu’un, le thérapeute pense approprié de faire expérimenter la colère à Camille et lui demande de se mettre au milieu de la pièce et de crier « je t’emm… » à une personne imaginaire au loin, dans le vide.
Sans réfléchir, Camille monte le ton légèrement. « Plus fort ! » dit le thérapeute. Camille monte le ton timidement. A chaque fois que le thérapeute dit « plus fort » Camille monte le ton jusqu’à hurler de terreur, dans le cri aigü d’une petite fille qui a peur de se faire disloquer. Le thérapeute pourrait faire le choix d’entrer dans cette terreur et de voir avec Camille de quoi elle est faite, mais il préfère plutôt diriger Camille vers un cri plus ferme, plus grave, celui de la colère et non de la tristesse.

Au grand étonnement des autres participants et de Camille elle-même, le cri devient grave, très ferme, autoritaire, sans douleur, juste impérieux. On sent qu’elle n’en revient pas d’avoir su aller dans ce registre-là. Son visage s’apaise, elle pousse un grand soupir de soulagement qui fait rire tout le groupe. Le thérapeute lui demande à présent de dire « je t’emmerde » calmement, sans crier. Bien sûr, à terme, le but n’est pas de continuer à dire « je t’emmerde » dans la vie de tous les jours. Il suffit souvent de dire « non, désolé », sans agressivité et sans crier. Mais dans la petite vidéo que nous avons choisi pour accompagner cet édito, Camille est restée sur un « je t’emmerde » dit calmement. Un peu plus tard, dans la séance, Camille s’entraînera à dire simplement : « désolée, mais c’est non.», sans violence, avec douceur.

Sans doute une peur de petite fille

Camille ne sait toujours pas pourquoi elle avait si peur de l’agressivité des autres. Sans doute une peur de petite fille ou de nourrisson qui a peur de l’anéantissement. Mais aujourd’hui l’exercice de crier « je t’emmerde » avec colère lui a permis désormais de savoir être calme quand l’autre s’énerve peut-être tout simplement parce qu’elle a expérimenté sa propre violence et surtout toute la force de sa violence.

Quand la thérapeute lui a montré cette vidéo deux ans après la thérapie pour lui demander si l’équipe de boulimie.fr pouvait l’utiliser (en la floutant), elle a répondu par mail:
« Au début, quand j’ai regardé cette vidéo, ça a été très difficile intérieurement. J'ai eu peur, car j'ai vu cette ancienne moi, à qui je ne ressemble plus du tout, que je ne reconnais pas et qui ne me plait pas. Je sais pas… j'ai eu peur qu'en regardant j'allais retomber dedans. Et puis ça m'a replongé à cette époque où j'étais mal.

Mais je me suis rendue compte que je suis bien ancrée aujourd'hui dans ce que je suis et qu’un retour en arrière n'est pas possible :) Donc là j'ai pu la regarder plusieurs fois, détendue.

L'agressivité des autres me fait toujours peur, mais à un degré bien moindre. Quand je revois cette vidéo, ça me rappelle combien l'agressivité des autres me faisait peur, me faisait souffrir, me rendait triste et angoissée. Aujourd'hui, elle me fait peur dans le sens ou elle m'incommode, ou je me dis "ouh la, j'ai pas envie de rester là", elle me dérange, comme on fuit un endroit qui sent mauvais ou où l'on sent que l'on n'est pas à sa place. Mais elle ne m'angoisse plus et ne me donne plus envie de pleurer. Rien à voir avec avant donc. Il n'y a plus de souffrance, c'est ça qui change.

Je ne sais pas si cet exercice précisément m'a permis de passer un cap mais le mois qui a suivi a été un vrai tournant pour moi : je me sentais plus en confiance, j'avais plus d'espoir, me sentais plus à même de plaire. J'ai commencé à devenir plus féminine, à oser des choses que je n'aurais jamais osé avant (nouvelle coiffure, mettre des talons etc.). C'est ça ! Le mois qui a suivi j'ai appris à OSER. A me dire, "merde, tant pis, j'essaye", en dépassant ma peur du jugement de l'autre.

Quand j'y repense, les "je t'emmerde" dans les groupes sont les exercices qui m'ont le plus marquées car ils m'ont fait le plus de bien "sur le moment". Ça me vidait de toute l’angoisse et de la colère aussi qui bouillait en moi.
D'ailleurs ma plus grande satisfaction avec cet exercice, c'est que je n'ai plus cette colère dans mon ventre 24h/24, ce qui était mon cas avant.

Partagez l'article sur:

FacebookTwitter