A quoi sert la psychothérapie?

Écrit par . Publié dans Sur la thérapie

1 1 1 1 1 4.5 Stars / 3 Ratings

Juillet 2010

Si la psychothérapie permet de retrouver et parfois découvrir ses blessures de l'enfance, doit-on pour autant les partager avec ses parents quand on est adulte ? La psychothérapie est un acte intime qui permet d'apprendre à devenir "grand", autonome, enfin plus heureux, allégé du poids de cette forme de dépendance qui empêche de vivre sa vie à soi. Revenir vers ses parents pour leur dire des souffrances passées, dussent-elles encore faire très mal dans le présent, n'est-ce pas à la fois cruel s'ils ont cru bien faire,  les impliquer dans sa vie d'aujourd'hui, chercher à garder encore avec eux un contact fusionnel qui prendait la forme d'un reproche: "C'est de ta faute si j'ai mal aujourd'hui parce que tu n'as pas su me comprendre". N'est-ce pas se priver d'une opportunité de règler ses problèmes, tout seul, comme un grand, sans faire de mal à personne ? En un mot est-il vraiment nécessaire de faire souffir ses proches quand on souffre, quelle que soit le degré de souffrance ? Les personnes dépendantes affectives pensent que oui, mais mesurent-elles vraiment les conséquences de leur croyance ?

Un psychothérapeute raconte:
Une jeune femme vient me voir pour une première consultation. Nous nous installons. Jolie, souriante elle me parait plutôt sûre d’elle et douce. Elle semble attendre que quelque chose se passe.
Elle me demande : « C’est moi qui suis sensée commencer ou c’est vous ? »
Je lui réponds : « C’est moi qui suis censée décider ?».
Elle me dit qu’elle a vu plusieurs psys auparavant et qu’elle ne connait pas ma manière de fonctionner. Je lui réponds que c’est elle la «cliente», que c’est elle qui me paye et qu’elle est en droit de donner, dans notre échange, la priorité à sa propre manière de fonctionner. Son regard part sur le côté. Toujours en souriant elle me dit : «Oui, je suis plutôt du genre à ne pas montrer mes désirs ». « Avec les garçons aussi » ? « Je sais dire quand les choses ne me plaisent pas » «Vous ne dites pas vos désirs, mais vous dites ce qui ne vous plaît pas… Seriez-vous ce que les garçons appellent « une chieuse » ?»

Elle me demande si je la provoque. Je lui dis que non, que je fais simplement mon travail. Elle me trouve très confrontante. Elle n’a pas l’habitude. Néanmoins elle se lance. Elle me dit que sur le plan amoureux elle vient de rencontrer un homme qui lui plaît beaucoup mais que sur le plan personnel, elle est très gênée par ses boulimies qui ont augmenté en fréquence et en quantité.

Je la rassure : c’est très habituel, au début d’une relation amoureuse, de retrouver des dysfonctionnements alimentaires intensifs. Elle me répond que ça n’a rien à voir avec sa relation amoureuse, que ça a commencé quand sa mère a fait une dépression.

Je lui pose des questions sur sa mère et lui demande, entre autres choses, si elle sait ce qui a déclenché la dépression.

« Oui, me dit-elle, elle a commencé à déprimer quand je lui ai dit que j’ai subi des attouchements de la part de mon beau-père ». Elle n'est pas dans l'émotion dans ce moment où elle parle. Elle a beaucoup travaillé là-dessus dans une thérapie qui a duré six ans. En tant que psy, je me laisse guider par l'émotion de mon patient, même non verbale, et je sens pas que les attouchements d'alors sont son problème actuel. J’essaie d’en savoir davantage.
«Quel âge avez vous ?»
«Trente ans ».
«Pourquoi avez-vous parlé de cela à votre mère aujourd’hui ».
« Pour qu’elle soit au courant ».
« Pourquoi avez-vous jugé utile qu’elle soit au courant ?»

«Parce qu’elle est persuadée d’avoir été une mère parfaite et que je voulais mettre les choses au point ». « Pourquoi ? » « Parce que je suis sa fille et c’est normal qu’elle sache. J'en ai marre qu'elle soit convaincue d'avoir été une mère parfaite et de n'avoir pas su voir que j'étais malheureuse".

Je lui demande d’où elle tient cette idée qu’à trente ans il est légitime de montrer aux parents ses souffrances d’enfant.

Elle me répond : « C’est ma mère quand même ! »

Je lui demande si c’est une raison pour lui faire du mal.

Elle me dit qu’elle ne le fait pas pour faire du mal mais juste pour mettre les choses au point. Je lui demande d’où elle tient l’idée qu’on doive mettre les choses au point avec ses parents quand on a trente ans, qu’ils en ont soixante et qu’ils sont persuadés d’avoir fait du mieux qu’ils ont pu.
« Vous protégez les parents ! Pourquoi toujours protéger les parents ? C’est ce que j’ai fait pendant plein d’années, je me suis « écrasée » et maintenant je trouve normal de m’affirmer ».

"La véritable affirmation de soi est une affirmation sans violence. Elle ne doit pas faire de mal aux autres. S'affirmer quand on est adulte, c'est parfois ne rien dire. Même s'il s'agit de vos parents , je ne trouve pas sain de leur faire savoir que vous souffrez d'une blessure passée qu'ils n'ont pas su voir. Vous avez trente ans, votre mère a fait du mieux qu'elle a su faire et à votre âge, elle ne vous doit plus rien."

Elle me regarde avec suspicion et me dit que je suis de parti pris. Je lui réponds que l’homme est un animal qui se sert parfois de sa pensée pour pervertir la réalité. Je lui demande si elle imagine un orang-outan de trente ans retourner voir sa mère pour lui reprocher des souffrances de son jeune âge.

Elle me trouve de nouveau très confrontante et me dit dit qu’elle n’a jamais vu un psychothérapeute travailler comme ça et me demande en quoi mes opinions seraient plus valables que les siennes. Je lui réponds que ce ne sont pas mes opinions, ce sont les limites de la vie qui imposent que, pour être heureux, il faut respecter les gens et accepter ce que l’on estime être leurs imperfections. Ce n’est pas du respect quand à trente ans, d’aller voir sa mère pour lui reprocher ce qu’elle n’a pas su voir ou comprendre à une époque où elle a cru faire de son mieux.

Elle me redit que je protège les parents, que je suis de parti pris. Je lui re réponds que, pour vivre sans symptômes et heureux, il faut, entre autres choses, respecter la vie des autres, leurs différences, voire leurs incomplétudes…

Si l’une de nous deux se trompe sur ce point, c’est probablement plutôt elle. En effet, selon la manière dont on gère sa vie, on a des symptômes ou pas. Et la façon de gérer sa vie repose sur les certitudes qu’on a. En ce qui la concerne, si son point de vue était juste elle ne devrait pas avoir de mal-être.

Je me souviens, il y a quelques années, avoir pris un taxi dont le chauffeur parlait avec amour de ses nombreux enfants. Je lui dis que sa tendresse pour ses enfants me touchait. Il me remercia et me dit que sa grande tristesse était l’aîné. Il ne l’avait pas vu depuis des années. Je lui demandai s’il savait pourquoi. Il me dit que c’était depuis que ce dernier avait entrepris une analyse.

La jeune femme dont je parle ici fait une psychothérapie depuis six ans. Elle s’y sent très confortable, « trop peut-être » reconnaît-elle.

C’est vrai que la psychothérapie a pour objet de favoriser l’épanouissement et l’affirmation de soi. Mais ne doit-elle pas également revisiter les valeurs que les gens se sont forgées sur eux-mêmes, sur la vie, sur les autres? C’est en tout cas ce qu’ affirme le psychanalyste François Roustang (vidéo) dans son livre « Le secret de Socrate pour changer la vie ».

Pour cette jeune femme, qui s’est plainte à sa mère des attouchements subis dans son enfance de la part de son beau-père, François Roustang a une réponse imparable, à laquelle, dans son livre « La fin de la plainte », en tant que thérapeute, j’adhère totalement. La voici en vidéo.Cette réponse, qui contribue à construire de l’autonomie et en même temps de la santé mentale, la voici : arrêtons de nous «victimiser», arrêtons de nous plaindre, que ce soit à nos parents ou à nos thérapeutes. La thérapie est faite pour apprendre la vie et non pour se donner les moyens de réaliser ses fantasmes lorsque ceux-ci peuvent faire du mal à l’autre.

En ce qui concerne les personnes qui peuvent être perturbées aujourd’hui par les conséquences d’attouchements vécus autrefois,  nous concevons que ce soit encore très douloureux à vivre dans leur présent d'adulte et parfois insupportable. il existe dans un tel cas des approches spécifiques, appropriées pour chasser les fantômes de son passé. Pour terminer, je dirai que vouloir régler des comptes avec ses parents lorsqu’on est adulte est un moyen de chercher un rapport fusionnel avec eux. Or il existe des façons moins appauvrissantes que la fusion pour partager de l’intimité avec ceux qu’on aime. La thérapie sert à découvrir et expérimenter ces façons.

Partagez l'article sur:

FacebookTwitter

Commentaires  

 
0 #12 LaurianeLaugier 05-01-2011 13:31
Quand on entreprend une psychothérapie, il est obligatoire de traverser toute une palette d'émotions négatives avant de ressentir celle tant recherchée : l'apaisement.
Colère, agressivité, tristesse, victimisation.. . sont donc légitimes.
Les réprimer, les juger "pourquoi agressez-vous?" , etc. contribuent au refoulement ; or l'objectif est de faire remonter à la conscience les éléments refoulés pour s'en libérer.
Ce qui fait avancer, c'est de les accepter et d'en comprendre l'origine.

Ces réactions sont normales puisqu'elles permettent à la personne de se protéger (mécanismes de défense).

Faire des reproches aux parents, peu importe l’âge, ne porte pas toujours ses fruits car peu de parents acceptent d’être remis en question par leurs enfants.
Derrière les reproches, les attentes des enfants adultes sont donc souvent déçues… Le plus important est de voir quelles sont ces attentes afin de guérir la blessure et donc ce sentir mieux.
 
 
0 #11 Nadine 24-09-2010 23:45
Merci pour cet article qui m'a enfin permise de comprendre quelque chose sur mes rapports avec ma maman.
 
 
0 #10 Guest 26-08-2010 09:43
"Etre adulte c'est avoir pardonné à ses parents" (Goethe). une forme d'acceptation de l'imperfection de nos parents. Je suis d'accord avec ce que vs avancez et démontrez. Mais réduire à "victimisation" la souffrance d'une "cliente" fait aussi très mal. Sachant que lors d'abus sexuels, on se sent bien plus coupable que victime. Il y aussi un échange de la souffrance plus qu'un partage d la soffrance avec ses parents et surtout sa mère. Cette fusion existe entyre la mère et l'enfant. il ne s'agit pas forcèment, encore une fois, de faire souffrir le parent, mais aussi de partager ce mal-être comme un enfant quand il se blesse. Donc on reste non pas dans une "victimisation" mais dans un refus de grandir et de devenir adulte. En tt cas, cela m'a donnée envie de lire Roustang. merci.
 
 
0 #9 Guest 22-07-2010 07:19
Si j'ai bien suivis la discussion et si on ressens une trop grande souffrance en soi, il faut faire une thérapie de groupe pour la boulimie + une autre thérapie (comme EMDR) par exemple, c'est bien ça ?
 
 
0 #8 Guest 16-07-2010 10:32
Bonjour, je ne lis que maintenant votre dernier message. Oui, cela clarifie le contexte et les choses.

Il y a certainement un âge au delà duquel cela ne sert plus à rien, sinon à 'vomir une tension' une bonne fois pour toutes, et encore ?

Bien à vous,
 
 
0 #7 Guest 16-07-2010 10:03
Je ne pense pas que si la jeune femme avait exprimé sa rage à sa mère elle n'aurait pas été boulimique. Je ne crois pas qu'exprimer sa rage, permet de faire partir cette sale "maladie".
Je demandais l'âge pour savoir jusqu'à quel age les parents sont responsables de la santé de leur enfant. Mais j'ai compris avec les modifications du texte.

C'est pourquoi aussi je n'aime pas Mr Roustang qui dit qu'il ne faut pas se plaindre alors que lui même a fait une analyse pour gérer sa souffrance ! Je trouve ça assez facile et méprisable pour les personnes en souffrance. Je ne le juge pas lui, mais je n'aime pas cette attitude.

Merci beaucoup d'avoir modifié l'article afin que les choses soient bien plus claires. J'espère que la jeune fille du texte a pu poursuivre sa thérapie et qu'elle va mieux.
 
 
0 #6 Guest 15-07-2010 19:42
Merci de ces feedback, réponses, questions. C'est un sujet très intéressant!

Alors, oui être adulte et heureux, c'est soigner ses plaies sans les EXPOSER (je dirais plutôt)aux proches. Qu'entendez vous par 'proches'?? Il s'agit de la MERE, qui est RESPONSABLE de la sécurité de sa fille, et qui a choisi un homme qui a abusé de cette dernière!!! Cette situation réclame au moins une confrontation, une discussion entre la mère et la fille. Car aussi bien les droits que le psychisme de la fille ont été usurpés. Dans ce cas précis, taire la réalité reviendrait à être l'esclave stupide du devoir, et maintenir les troubles. Et si elle ressent de la rage, cette rage est LEGITIME. On abuse d'elle, et il faudrait qu'elle excuse d'être en colère peut-être??

Pour répondre à la (très bonne) question de Valentine, je crois que si la jeune femme, à 15 ou 16 ans, avait exprimé (d'une manière ou d'une autre) sa rage à sa mère, les troubles ne seraient pas apparus!!
 
 
0 #5 Guest 15-07-2010 16:47
Vos critiques m'ont fait réfléchir et j'ai changé le titre et quelques commentaires. Mon collaborateur en écriture changera peut-être lui aussi des choses lui aussi...
Ce qui était peut-être mal exprimé dans cet article, c'est que la personne n'était plus dans la douleur qu'elle avait travaillée pendant six ans avec un autre psy. Elle parlait de ses attouchements intellectuellem ent, pensait que sa mère devait être au courant pour qu'elle parvienne à s'affirmer même si elle avait plus de 30 ans. La véritable affirmation de soi c'est exister sans griffer personne. C'est parfois savoir se taire aussi et trouver dans le présent les moyens de résoudre ses problèmes tout seul. Valentine, pour ce qui est des attouchements, de l'inceste ou de tout autre trauma l'EMDR est une technique psy très ajustée avec un psychologue ou un psychiatre. Quelques séances suffisent.
Désolée pour toutes les personnes qui ont porté ce fardeau-là et qui ont pensé que je le prenais à la légère.
 
 
0 #4 Guest 15-07-2010 08:21
C'est intéressant cet article.
Mais la sagesse dis aussi qu'un jour où l'autre le passé nous rattrape.

"En ce qui concerne les personnes qui peuvent être perturbées aujourd’hui par les conséquences d’attouchements vécus autrefois, il existe dans un tel cas des approches spécifiques, appropriées pour chasser les fantômes de son passé."
Je n'ai pas compris si vous parliez de la psychanalyse ?

Est ce qu'à 15 ou 16 ans, la jeune femme peut dire à sa mère les attouchements ? Ou pas ? Ou là, c'est le fait qu'elle est 30 ans qui gêne ?
 
 
0 #3 Guest 14-07-2010 17:10
Merci pour votre commentaire. Ce que je dis dans l'article, c'est qu'apprendre à être adulte, apprendre à être dans la réalité, c'est ne pas dire à ses proches, et encore moins à ses parents qui ont besoin d'imaginer que leurs enfants sont heureux, lorsqu'on a plus de 18 ans (et à raison de plus, plus de 30 ans) . Je sais, tous les psys ne partagent pas mon point de vue. Je connais un psy dont j'aime la plupart des théories sur la relation, sauf celle qui consiste à aller donner à un parent ou un proche un objet symbolique représentant la souffrance qu'il lui a fait subir enfant. En ce qui me concerne, je pense qu'être adulte et apprendre à être heureux, c'est de soigner ses plaies sans les montrer aux proches. Ils ont les leurs.. et il y a la psychothérapie est là pour ça. A condition de ne pas se victimiser: je vous renvoie à cette vidéo de François Roustang qui est reconnu comme l'un des meilleurs psys de sa génération.
http://www.youtube.com/watch?v=eXgNXAUpCFE
 
 
0 #2 Guest 14-07-2010 11:58
Bonjour,

Je suis assez d'accord avec le commentaire de Cecile7. Certes, vous avez parfaitement raison, le fait de se poser en victime est une attitude d'enfant qui n'est pas pertinente pour progresser. Mais le fait de nier que l'on a été victime ne l'est pas moins.
Dans le cas de la jeune femme dont vous parlez, il me semble que celle-ci, lorsqu'elle était adolescente, a eu quelque chose à sa mère pour la protéger... mais qui est la mère et qui est la fille dans tout cela ???
Vous vous trompez fortement, selon moi, car vous lui demandez d'adopter une attitude que non seulement elle a déjà, mais qu'elle a de manière pathologique puisqu'elle l'a menée aux troubles pour lesquels elle consulte...
Cette jeune femme n'a pas à se préoccuper de protéger sa mère. Et c'est là une maturation et un progrès pour elle. Un moyen de se détacher de sa mère et de dépasser quelque chose qui entretient un noyau fortement pathologique dans sa personnalité.
 
 
0 #1 Guest 09-07-2010 10:45
Je viens de lire votre éditoral et je m'y reconnais beaucoup. J'ai 25 ans et je suis en thérapie depuis 1 an. Lorsque j'ai commençé ma thérapie, le thérapeute m'a posé beaucoup de questions sur mon passé en mon enfance, et il se dit touché par ce que j'ai vécu. Seulement, pour ma part le fait de reparler et de "revivre" en quelque sorte ce passé douloureux, a provoqué chez moi un sentiment de révolte incontrôlable. Et ce n'est pas pour me victimiser que j'ai voulu régler mes comptes avec mes parents, c'est parce qu'une partie de moi souffre fortement.
Je trouve juste la réponse un peu facile et insuffisante de dire "arretons de nous vivtimiser, de nous plaindre à nos parents et thérapeutes."
Le passé est là et on ne peut pas le nier ni l'oublier mais apprendre à vivre avec.
Je trouverais votre article plus intéressant si vous développiez cette idée là.