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L'ennui

Écrit par . Publié dans La part de soi

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mai-2016Tandis que la plupart des gens gèrent l’ennui sans dramatiser et attendent tranquillement que ça passe, certaines personnes le vivent avec un grand désarroi, comme si dans ces moments sans envies elles ne se sentaient pas tout à fait vivantes. De ce fait, elles s’accrochent à des rituels comportementaux qui leur procurent instantanément les sensations fortes dont elles ont besoin pour se sentir en vie (alcool, drogue, nourriture, idéologies extrêmes, activités à risque).

Ces personnes ne sont généralement pas déprimées, à proprement parler, puisqu’elles peuvent passer d’un spleen intense à des sensations de plaisir intense en un rien de temps. Elles ne sont généralement pas non plus bipolaires (longues périodes de très bas et longues périodes de très haut), puisque les phases de très bas ne durent qu’un temps assez limité (de quelque heures à quelques jours) et les phases de haut ne font pas perdre totalement le sens des réalités; quand elles dépassent les limites elles en sont conscientes sur le moment et culpabilisent immédiatement après.

Passant du noir absolu au rose pastel en très peu de temps, ces personnalités Tout-Ou-Rien ont besoin d’être à fond pour se sentir exister: quand elles ne sont pas passionnées par quelque chose, quand une activité ou un sujet de conversation n’accroche pas leur intérêt, elles ressentent tout de suite une sensation de vide insupportable.

D'où vient que certains réussissent à supporter l’ennui sans souffrance, tandis que d’autres feraient tout pour ne plus le ressentir au point parfois d’avoir envie de mourir pour lui échapper ?

Je me souviens de la lettre d'une jeune femme, enseignante, boulimique non vomisseuse qui, après son travail, ne savait jamais quoi faire et paniquait parce qu’elle savait que ça allait se terminer en boulimies:

Quand je sors du boulot, à dix sept heures c'est l’angoisse. Maintenant que vais-je faire ? Comment m’occuper ? Il ne faut pas que je rentre chez moi sinon je vais encore manger… Je vais faire les magasins… Il faut que je fasse du sport. Il faut que je fasse un footing tous les jours, il le faut… Et voilà comment je raisonne chaque fois que 17 heures sonnent à l’école. Chaque jour c’est la lutte. Il faut s’occuper, s’occuper pour éviter de manger. Agir au maximum pour ne pas se goinfrer… je n’ai aucune volonté, pour rien. Je n’ai envie de voir personne. »

Ainsi, la plupart des gens confrontés à l’ennui patientent pour que ça passe ou se lancent dans l’action en attendant tranquillement que l’envie revienne. D’où vient chez certaines personnes cette absence totale d’intérêt pour la vie au point que, leur travail terminé, elles ne se sentent plus connectées à leur environnement, comme si plus rien pour elles ne faisait sens ?

Quand on lit les psychiatres qui sont également psychanalystes et qui se sont penchés sur la première enfance, on découvre que l’enfant depuis sa naissance se construit un univers intérieur où s’entremêlent à la fois l’affectif et l’idéationnel, enrichis des dimensions symbolique et imaginaire qui lui permet de jouer et de rêver. Trois bouts de ficelle et deux cailloux et les voilà plongés dans un monde fabuleux dans lequel ils se laissent absorber quand ils ne sont pas occupés par une activité particulière.

Mais lorsque l’enfant est né avec une hypersensibilité qui l’amène à anticiper du danger à la moindre frustration, il n’arrive pas à se détendre vraiment, même dans les bras de sa mère. Pour peu qu’en plus celle-ci soit tendue, angoissée ou mentalement pas très disponible, l’enfant se sentira en insécurité, ne lui fera pas confiance et verra des dangers partout.

Or on sait maintenant que pour développer de la confiance en soi-même l’enfant a besoin d’avoir ressenti de la confiance vis-à-vis de la personne nourricière. Si celle-ci n’a pas su lui apporter un sentiment de sécurité et de douceur dès les premiers jours de sa vie, il peut très bien rester craintif pendant toute le reste de son existence. C’est ce qu’on appelle le phénomène de l’empreinte. Cela s’observe aussi chez les autres mammifères. Quand un bébé chat ou chien n’a pas eu son temps de léchage et de contact fusionnel sécurisant auprès de sa mère, il peut rester peureux toute sa vie.

Pour se sentir détendu, pour acquérir un univers intérieur ludique et riche en rêveries, pour que se développent les fonctions imaginaires et symboliques qui lui permettront de se construire à l’intérieur de soi un jardin secret dans lequel il pourra se réfugier lorsqu’il sera confronté à la frustration, l’enfant humain a donc besoin de se sentir totalement en sécurité lors de sa toute première relation à l’autre.

Ainsi c’est en expérimentant à l’autre qu’on apprend à se faire confiance à soi-même. Si on ne commence pas sa vie par un lien intense et doux avec l’autre qui permet de grandir tranquillement et de découvrir le plaisir d’exister, on grandit comme un petit robot pas concerné par le monde. On fait les choses parce que ça fait plaisir à l’autre et il faut faire plaisir à l’autre pour qu’il ne nous abandonne pas. Si l’autre est absent ou pas très réceptif, dans la mesure où on n’a pas construit un jardin secret à soi comme la majorité des autres enfants, on déprime ou bien on se shoote pour ne pas penser qu’on est seul avec soi-même, qu’on ne sait pas quoi faire de sa peau.

C’est à ces sensations là qu’expose l’ennui chez les personnalités hypersensibles qui peuvent être très intelligentes mais qui, sur un plan affectif, n’ont pas les ressources mentales pour s’occuper avec elles-mêmes.

Quel remède alors pour ceux qui ont besoin de sensations fortes pour ne pas s’ennuyer (amour passion, addiction)? Peut-être tout simplement accepter les sensations de mal-être qui accompagnent l’ennui et les accueillir en observant en même temps les mouvements de sa respiration, ainsi que les sensations produites par celle-ci. Il y a des techniques d’auto-hypnose ou de méditation qui peuvent être enseignées et qui sont assez faciles à utiliser sans rituel particulier, à tout moment, même dans les moments où on est avec les autres.

Si vous faites parties de ceux qui n’ont pas à l’intérieur d’eux-mêmes un jardin secret permettant de se réfugier face à l’ennui, il vous faudra apprendre ces techniques auprès de gens compétents les possédant, psychologues, médecins, psychanalystes, psychothérapeutes…

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