Un mal que personne ne voit

Écrit par . Publié dans Articles sur la boulimie

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2016-juinDans un groupe de thérapie, une jeune femme prend la parole et exprime sa surprise de voir que toutes les autres personnes n’ont pas l’air d'être boulimiques.

« Ici, dit-elle, tout le monde a l'air d'aller bien et je comprends mieux, maintenant, que les gens ne perçoivent pas mon mal-être. On s'adresse toujours à moi comme si j’étais une personne forte, comme si j'étais très équilibrée. Les gens ne se doutent pas qu’au fond de moi c’est le chaos. De l'extérieur tout a l'air d'aller bien, j’adore ma vie, je fais le métier que je voulais faire, j’adore mon mari, nous prévoyons d’avoir un enfant, j’ai un bel appartement dans un quartier sympa. En plus j’ai eu une enfance heureuse avec des parents supers. Je ne comprends pas pourquoi je fais des boulimies. Je viens pour la première fois et depuis que je suis là, pendant toute la matinée, personne n’a parlé de boulimie et c’est pourtant mon seul vrai problème. Tous les jours, je me lève avec l’espoir de ne pas manger et chaque journée s’écoule rythmée par l’obsession de manger de plus en plus pressante. Le soir, après le travail, je ne pense plus qu’à une chose : manger, manger, manger, manger…

Et finalement je passe ma soirée à bâfrer et à me vider pour remanger après. S’il n'y avait pas la boulimie tout irait tellement bien !»

La jeune femme s'arrête de parler et baisse la tête.

Si la boulimie est une toxicomanie comme les autres, les personnes qui en souffrent ne sont pas des toxicomanes comme les autres.  La nourriture, même prise dans de très grandes quantités, ne fait pas «planer» et ne met personne en état d’ébriété. Après une overdose de bouffe, on peut avoir le ventre très gonflé, quand on ne se fait pas vomir, mais généralement cela passe inaperçu parce que personne n’y prête attention. D’ailleurs la jeune femme nous a dit que son mari ne s’était rendu compte de rien avant qu’elle ne finisse par lui parler de son problème.

Le chaos intérieur de cette jeune femme est d’autant plus invisible qu’elle a un look raffiné et qu’elle semble incarner l’équilibre mental parfait. Calme, charmante, intelligente, à son travail tout le monde l’aime pour sa gentillesse, ses compétences, son autorité naturelle. Elle sait donner des directives sans jamais bousculer les membres de son équipe. Quand elle rentre le soir, elle est un soleil pour son mari qui apprécie sa douceur et sa beauté. Personne ne peut imaginer derrière son visage lisse et souriant la violence des tempêtes intérieures qui la déchirent. Et comble du comble, même les psys, abusés par l’apparence de sa personnalité qui semble si bien construite, ne perçoivent pas le chaos sous-jacent qu’elle-même ne sait pas leur exprimer. Elle en a rencontré plusieurs et elle a quitté le dernier parce qu’elle avait le sentiment qu’il ne la comprenait pas.

« C’est fou, dit-elle, je me souviens d’une fois où j’allais voir le psy qui me suivait depuis deux ans. Ce jour là je me sentais encore plus mal que d’habitude parce que j’avais fait une boulimie sur le chemin. J’avais mangé cinq gâteaux à la crème, des endives au jambon, un saucisson entier à l’ail, de la macédoine en mayonnaise, des « onion rings » et d’autre choses encore. J’étais très en retard parce que j’avais pris le temps de tout vomir dans les toilettes d’un café. Je me sentais fébrile et misérable. Et, pour me donner un peu de force, j’ai avalé au bar deux vodkas coup sur coup avant de quitter le café. Arrivée chez mon psy, lorsqu’il a ouvert la porte il m’a dit, avec un gentil sourire : « vous êtes en retard mais vous avez l’air en forme aujourd’hui. » Il n’a rien vu ! En même temps c’est comme d’habitude : personne ne voit rien. »

Son regard balaie les participants du groupe et elle dit : « ce qui me rassure ici, c’est que je sais que tout le monde comprend. » Puis elle se tourne vers la psy: « J’ai tellement envie de savoir ce qui m’oblige à manger autant ! »

La psy lui demande de choisir quelqu’un dans le groupe qui retient son attention. Elle hésite un moment, regarde autour d’elle et désigne une grande femme brune. La psy lui demande de se rapprocher d’elle et de lui dire pourquoi elle l’a choisie. Elle se dirige vers elle et lui dit :
« Depuis le début dans le groupe je t’ai remarquée. J’ai trouvé que tu me regardais sévèrement. Je sens que tu es une femme forte, que tu sais ce que tu veux et que, quand tu veux quelque chose, tu le prends sans hésiter. Tu me fais un peu peur parce que j’ai l’impression que je ne saurais pas m’affirmer face à toi. Je me sens ridicule et j’ai peur que tu me trouves minable ».

La psy lui demande si elle ressent cela pour cette personne depuis le début du groupe. Elle dit que oui.

La psy demande à la femme brune d’exprimer à son tour ce qu’elle ressent de ce qui lui a été dit.

« C’est fou, dit la femme brune en regardant son interlocutrice dans les yeux avec un air à la fois étonné et attendri, moi je t’ai immédiatement trouvée très belle et j’ai été séduite par ta douceur. Je ne te trouve pas du tout minable, bien au contraire, je te trouve classe et raffinée. Si je t’impressionne par mon côté bousculant, toi tu m’impressionnes au contraire par ta douceur et j’adorerais être comme toi. »

« Tu vois, dit la psy à la jeune femme, tu veux savoir ce qui t’oblige à manger autant. Eh bien c’est ton regard, ton regard déformé sur les autres, sur toi et sur la vie. Les choses ne sont pas comme tu les penses ou comme tu les vois. Tu vis sans t’en rendre compte dans un univers négatif qui t’angoisse et qui n’existe que dans tes pensées. Au fil des séances, tu vas te confronter grâce aux autres dans le groupe à une autre réalité que celle qui vit en toi. Tu vas pouvoir confronter ce que tu ressens à ce qui est. Ici, il n’y a ni gagnants, ni perdants. Il n’y a que des personnes à la recherche à la fois de ce qu’elles ressentent face aux autres, de ce qu’elles ressentent en elles-mêmes, et de ce que les autres ressentent face à elles.

Apprendre à trouver sa place parmi les autres, sans chercher à plaire, s’y exercer au fil des groupes et y parvenir de mieux en mieux, c’est cela qui permet de se sentir de plus en plus soi-même.

Après, le reste suit. Plus tu te sentiras à l’aise parmi les autres, plus tu te sentiras toi-même. De ce fait ton chaos intérieur, que personne ne perçoit, va disparaître, et diminuer ton angoisse (il en faut quand même un peu). Et plus ton angoisse diminuera, moins tu ressentiras le besoin de faire des boulimies… ».

Ainsi il n’y aura plus de discordance entre ce que les autres perçoivent de toi et ce que tu vivras à l’intérieur de toi.

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Commentaires  

 
0 #1 Noah 16-06-2016 01:49
Ca n'est ni plus ni moins que la manifestation d'un trouble anxieux tout ça .... quand on est detendu, on ne focalise pas sur ce genre de détails ( ce que l'autre peux bien penser de moi)