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Boulimie: quand la peur empêche d’être soi.

Écrit par . Publié dans Articles sur la boulimie

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La peur d’être soi, ou le manque d’affirmation de soi, n’est pas nécessairement l’apanage de gens qui ont de gros troubles de la personnalité. Par exemple Juliette, cinquante ans, que j’ai connue en Bretagne. Elle déteste le bateau et va en faire néanmoins toutes les semaines depuis trente ans (en râlant) parce qu’elle considère qu’elle ne peut pas dire « non » à son mari qui adore en faire le week-end. Elle se sent obligée de l’accompagner, tout comme, elle se sent obligée de faire beaucoup d’autres choses qu’elle n’aime pas dans sa vie. Ne pas oser dire non ne traduit pas pour autant un trouble de la personnalité. Juliette s’appuie juste sur ses croyances (quand on est un couple il faut tout faire ensemble et sur sa crainte de culpabiliser face à son conjoint.

En matière d’affirmation de soi il y a des degrés. Chez les boulimiques la contrariété de l’autre n’est pas seulement culpabilisante. Elle est juste terrifiante. Elle renvoie peut-être au rejet par l’autre, à la peur de ne pas pouvoir s’assumer sans lui, au sentiment de n’avoir pas d’identité.

Une jeune femme, qui venait d’avoir une intervention chirurgicale, avec des difficultés pour se mouvoir. Un matin, allumé la lampe de chevet pour aller aux toilettes. La lumière, ses mouvements, font réagir son « chéri » qui dort à côté d’elle avec irritation:

- Merde, il ne me reste que dix minutes à dormir. Tu ne peux pas attendre un peu avant de faire du bruit ?

Pour éviter de le contrarier davantage, la jeune femme, que nous appellerons Agnès, « fait la morte » et attend dix minutes qu’il se réveille tout à fait avant d’aller aux toilettes. Juliette, elle, qui se contraignait à faire du bateau et sans doute aussi d’autres choses qu’elle n’aimait pas, n’aurait tout de même pas été jusque là.

Certaines personnes n’ont pas de confiance en soi et d’autres n’ont tout simplement pas de soi. Quand la peur du rejet par l’autre date du tout début de la vie, on peut comprendre que l’enfant ne développe pas ses propres ressources mais cherche à « acheter » l’amour de l’autre par une attitude séductrice et sans reproche.

C’est ce que Fanny exprime au début de sa thérapie. Vous pouvez la voir et l’entendre dans la séquence vidéo qui illustre cet article.

- Quand je me laisse aller à la peur j'ai tendance à rentrer dans une dans sa vie coquille et j'attends que les gens viennent me parler s'ils en ont envie.

La thérapeute répond :

- L’idée est de se forcer à ne pas s'enfermer dans une coquille. C'est en se forçant que petit à petit vous aurez de moins en moins peur. C'est comme cela qu'on traite les phobies en thérapie cognitive. Reconnaître sa peur et l’affronter toujours de plus en plus près est une des manières de la maîtriser. Alors, elle diminue.

- Oui, répond la jeune femme, mais comment se forcer sans être dans l’excès?

- Au début on est dans l'excès, répond la thérapeute.

La jeune fille enchaîne qu’elle sait être dans l’excès, elle sait jouer les personnes avenantes.

- Ah non, observe la thérapeute, il ne s’agit pas de se forcer en jouant un rôle. L’idée est de se forcer à sortir de sa coquille, à aller vers les autres, mais tout en faisant l’effort de rester soi-même (pas systématiquement bien sûr, on a aussi le droit de « légumer »).

Avec application, tout au long de sa thérapie, au quotidien, Fanny s’est efforcée, dans toutes circonstances, de ne pas jouer un rôle, même si cela lui a parfois paru très difficile.

Les efforts de Fanny ont payé. On la voit dans cette même vidéo s’exprimer alors qu’elle est en fin de thérapie. Elle explique, par exemple, les efforts qu’elle a dû faire pour renoncer à ses automatismes qui consistaient, entre autres, à mettre de l’ambiance quand elle était avec des amis.

Fanny n’est plus boulimique que très occasionnellement. Mais surtout elle a le sentiment d’être elle-même maintenant, de n’avoir plus de problème d’identité, de peur du rejet par l’autre.

Sans doutes, même si elle n’a plus l’obsession de la nourriture, a-t-elle conservé la personnalité hyper émotive un peu particulière (je dirais « semi-autiste » dans ses mécanismes) qu’elle a depuis le début de sa vie. Sans doutes a-t-elle plus que de coutume tendance à se replier sur elle-même sans raison apparente dans les moments où la vie lui paraît soudain fatiguant ou trop vide. On ne change pas de personnalité. Mais ces moments-là sont rares aujourd’hui, assez courts en comparaison d’avant où ils étaient constants. Et surtout, comme les gens qui n’ont jamais eu de troubles de la personnalité, elle est capable de vivre librement, légèrement et sans peur des autres. Si, comme Juliette, elle n’aime pas le bateau et se marie un jour avec quelqu’un qui aime en faire tous les week-ends, elle saura lui dire qu’elle ne vient pas, avec un sourire charmant et sans culpabilité.

Et s’il boude, elle n’aura pas peur.

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