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Monologue d'une "borderline"

Écrit par . Publié dans Articles sur la boulimie

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boulimie article novembre 2010

Toutes les personnes boulimiques ne sont pas « borderline » (avec un sentiment très fort de dépersonnalisation) comme la jeune femme à qui nous donnons la parole ci-dessous. Mais je crois que celles qui ne le sont pas découvriront des aspects d’elles-mêmes dans le texte ci-dessous que j’ai trouvé sur un forum de personnes boulimiques anorexiques.

Monologue d’une borderline:

"Je suis une impostrice. Dans le travail, dans la vie, avec mes amis…
Je me compose un visage calme et impassible pour le masquer.J'essaie de sourire de façon mesurée pour paraître décontractée.
Je ne regarde pas les gens dans les yeux.Quand j'arrive dans un groupe, même de deux personnes, je ne m'éternise pas parce que j'ai peur de déranger les gens qui semblent avoir tellement de choses à se dire.
J'ai peur de n'avoir rien à raconter, que ma conversation soit pauvre - d'ailleurs moi-même je la trouve inintéressante.J'ai peur de ne pas être écoutée. J'ai peur de ma réaction si jamais ça arrive; comment sauver la face alors que tout le monde a vu que je ne vaux pas le coup que l'on me réponde?
J'ai peur de poser trop de questions, d'être indiscrète ou de paraître trop empressée. Je m'en vais parfois du travail ou d'une soirée sans dire au revoir, car je me dis que les gens ont mieux à faire, et que de toute façon ils s'en fichent. Je me dis aussi qu'ils se moqueront de moi pour avoir donné l'impression de vouloir faire partie du groupe dans lequel personne, bien sûr, ne veut de moi.
Je suis faussement enjouée: en arrivant quelque part, je fais mon numéro de fille fofolle et sympa ou bien de reine de glace, alors que je sens la sueur couler dans mon dos tellement je suis tendue.
Je pose trois fois la même question car j'ai déjà oublié la réponse qu'on m'a donnée. Ce n'est pas que je m'en moque, mais je suis tout entière occupée à meubler le vide. Je suis souvent à court de sujet de conversations. Alors j'assène des opinions.
Quand je fais de grands sourires, je n'en obtiens pas souvent en retour. Mais mes sourires sont-ils si grands ?
Les gens froids, méprisants, très sûr d'eux, qui ne me laissent pas finir mes phrases, je ne sais pas les désarmer. Je me sens toute petite en leur présence. Alors je deviens comme eux.
"

Comment cette jeune femme en est-elle arrivée à interpréter que les gens sont froids, méprisants, armés ?  Projette-t-elle sur les autres, sans s’en rendre compte, les pensées négatives qu’elle a sur elle-même ? Par ailleurs, en ne regardant pas les gens, n’est-ce pas elle qui les exclut et qui leur en veut (de ne pas la laisser terminer ses phrases), alors qu’elle reconnaît faire « des faux sourires » et « parler pour meubler le vide ».

Elle n’a pas  réellement un discours agressif sur les gens. Sa violence est surtout dirigée contre elle-même (contrairement à d’autres personnes borderline qui peuvent parfois aussi être violente envers les autres). Mais il est clair qu’elle a l’illusion d’une vie relationnelle à sens unique : il faudrait qu’on lui laisse terminer ses phrases même quand elle parle pour meubler, qu’on réponde à ses faux sourires par une attitude chaleureuse, ouverte, empathique...

Sa demande est celle du bébé qui n’a pas besoin de donner pour recevoir toute l’attention et la chaleur bienveillante de sa maman. Elle ne sait pas que la relation est un partage et d’ailleurs elle ne sait  pas quoi donner. Tout se passe comme si, sur le plan de sa vie relationnelle, elle n’avait pas grandi depuis qu’elle est nourrisson.

Ce  «monologue d’une borderline»  a été écrit sur un forum de personnes qui font une thérapie  pour lutter contre la boulimie et l’anorexie. On sent combien son auteur est lucide sur le cœur de son problème existentiel : elle est vide et elle a peur que ça se voit.
Sans doute, si elle parvenait à exprimer tout cela à ses proches, il est vraisemblable qu’ils ne la comprendraient pas. Elle a peut-être été première de la classe, fait de grandes études, réussi une carrière exemplaire. Elle est peut-être admirée par ses collègues pour ses compétences au travail. Elle a peut-être un compagnon magnifique, des enfants beaux et libres, une maison agréable décorée avec un goût sublime. Tout comme elle peut aussi n’avoir rien réussi, même pas à sortir de chez elle pour aller à l’école ou travailler…

Quoi qu’il en soit, un tel vide est difficile à percevoir pour des gens qui ne l’ont pas. « C’est comme si on était enfermée dans un bocal transparent, on frappe contre les parois pour qu’on nous entende mais on ne nous entend pas » me dit-on souvent en thérapie. « D’ailleurs je ne sais pas si j’avais envie de parler» a exprimé la jeune danseuse qui témoigne dans le documentaire «Boulimie et Thérapie» (Extrait 12).

On peut imaginer que ce vide, ce sentiment d’être nulle, vient de la toute première enfance. Problème environnemental ? Problème physiologique provoquant une hypersensibilité du nourrisson ? Qu’importe la cause, finalement, si plus tard on peut trouver les moyens, dans une thérapie, de construire ce qui n’a pas pu être mis en place plus tôt. Comment ?

La jeune femme qui lui répond sur le forum et qui signe Céline donne en partie les clefs de ce qu’elle a mis en place pour accéder à une vie enfin agréable:

« C'est très joli (parce que vrai) et courageux ce que tu as écrit je trouve. Ca me rappelle beaucoup de choses... Ah, comment s'affirmer dans un groue sapns écraser les autres ? Comment se respecter soi-même tout en respectant les autres? Ce n'est pas qu'une question de borderline...
Pour ma part, les choses ont commencé à changer quand j'ai décidé de vivre pour moi, de m'occuper de moi, de rechercher MON plaisir dans les situations et de m'accepter comme je suis. Tant pis si ça ne plaît pas.
Mais ce dont on se rend compte assez rapidement, c'est qu'égoïsme et partage sont plus compatibles qu'il n'y paraît et que les autres nous respectent quand nous nous respectons, nous aime quand nous nous aimons...
Par contre, ça me paraît presque un principe moral absolu que de refuser de jouer un rôle, de mentir pour chercher à plaire. Mieux vaut être seule que fausse (mais l'authenticité est toujours récompensée).
J'espère que je ne donne pas l'impression de détenir la vérité et de te conseiller du haut de mon infinie sagesse, mais ton message m'a touchée parce que j'ai très longtemps été comme ce que tu décris et c'était horrible, je me détestais.
»

A quoi, Plumette, l’auteur de « Monologue d’une borderline » répond:
« Merci Céline ! Ça fait du bien de pouvoipartager ça sans s'entendre répondre qu'on est juste parano (comme si je ne le savais pas d'ailleurs...)
Combien de temps ça a mis pour toi de changer ta manière d'envisager les choses ? Je sais qu'on est tous différents, mais parfois je me dis que je n'arriverai jamais à dépasser cette peur panique des autres...
»

Sarah, une autre jeune femme qui fréquente ce forum se lance dans le débat :
« Je ne sais pas si ça peut t'avancer mais pour moi je crois que les choses ont changé surtout (durablement, efficacement...) quand j’ai commencé à voir les mêmes tendances (paranos/de vision de la réalité un peu déformée) chez d'autres. Si l'on peut voir dans le comportement d'autrui des similitudes avec son propre dysfonctionnement ça peut faire comme une révélation parfois... Je me reconnais à fond dans ces petits manquements à soi-même... Ce qui m'a aussi pas mal bougé les fesses c'est de comprendre à quel point j’étais égocentrique ; au fond dans la vraie vie je crois qu'on suscite surtout de l'indifférence chez les autres ! Les gens ne se réunissent pas pour haïr ou nous mépriser (c'était ça, à moi aussi, mon gros trip parano inavoué : le mépris total et silencieux de ceux qui «devinent» ma « nullité »)
Et puis, me foutre de ma peur, transformer la bête en petite pensée ridicule, ça aide aussi
. »

Plumette écrit alors :
« Ah oui, cette alliance occulte, cette conspiration mondiale vouée à l'exécration de ma nullité, je connais bien ! Pas facile de transformer sa trouille... J'essaie comme toi d'en rire. Mais dès que la situation est trop complexe ou angoissante, ça ne fonctionne plus.
J'imagine que ça vient un pas après l'autre, que ça ne marche pas du premier coup. Pour l'instant, je ne sais pas quel pied avancer en premier.
Je me demande aussi si on peut en guérir totalement ou s'il nous reste une fragilité de ce côté là...
»

Selon le Professeur Jeammet et ainsi que le corrobore mon expérience clinique, oui, il reste une fragilité, une hypersensibilité, un côté parano, un côté autiste, une violence. Mais l’aboutissement d’une thérapie peut permettre de tourner ces spécificités en avantage.

Pour revenir au forum, une autre personne confirme : « Je ne me sens plus nulle, je repère vite mes côtés autistes et parano, je fais en sorte qu'ils n'influent pas sur ma vie relationnelle.  Quant à ma violence, je m'en sers pour me cliver quand les gens ne me prennent pas comme je suis (sans être brutale avec eux, juste ferme). J'ai beau savoir qu'ils n’ont pas tort dans leur logique, je me dis que ce n'est pas une raison pour ne pas respecter ce que j'appelle aujourd'hui ma personnalité particulière, ma «petite folie». Ma famille me chouchoutte, fils, ex-mari, amis. Mon conjoint s'adapte à ma rigidité et dit que s'il le fait c'est parce qu'il trouve que je suis une femme formidable, que s'il en avait trouvé une autre aussi formidable mais moins «cinglée» il serait parti. Mais aussi formidable, ajoute-t-il, il n'a pas trouvé.»

Plumette en livrant son monologue a réussi en fait à initier un dialogue, virtuel certes, mais de qualité. Elle m’a aussi inspiré cet article dans lequel, je crois, de nombreuses personnes vont se reconnaître et auront peut-être des prises de conscience. Un grand merci à toi, Plumette, d’être sortie de ton silence pour m’avoir donné l’occasion de traiter un sujet aussi riche.

Quant à ta question de savoir si on peut en guérir, je te renvoie également à une vidéo du Professeur Jeammet s’exprimant sur la guérison lors d’un colloque à Brest en 2010 (site de Anorexie Boulimie Bretagne).


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