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Est-ce qu’on guérit de la boulimie ?

Écrit par . Publié dans Articles sur la boulimie

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boulimie_avril10"Est-ce qu’on guérit de la boulimie ? » demande une femme au professeur Jeammet, grand spécialiste hospitalier des troubles alimentaires chez les adolescents, qui est venu à Brest faire des conférences à la demande d’une association de parents d’anorexiques et de boulimiques, très active en Bretagne.

Peu avant que cette jeune femme ne pose cette question, j’avais moi-même eu la parole dans ce cycle de conférences. J’avais alors insisté sur le fait que la maladie est constituée par l’obsession : on n’est pas guéri tant que l’on reste dans le contrôle du symptôme.

Je fus agréablement surprise d’entendre que le professeur Jeammet avait lui aussi cette position. Nous sommes, lui et moi d’accord pour reconnaître que la guérison, c’est quand on sort de la destructivité et de l’enfermement.

Dès lors que toute la vie de la personne et de sa famille n’est plus organisée autour d’un symptôme (ici la boulimie et/ou l’anorexie), dès lors que les rapports humains deviennent fluides, agréables, légers, peu importe s’il reste encore quelques crises,  nous dit-il.

« Des crises de confort » comme les appellent certains de mes patients qui sont heureux de vivre aujourd’hui, en paix avec eux-mêmes et avec leurs proches même s’ils éprouvent encore parfois le besoin de se lâcher avec la nourriture. D’ailleurs, au bout d’un certain temps, ce ne sont plus les mêmes quantités, ce ne sont plus les mêmes fréquences. Des comportement compensatoires après les crises pourront encore être utilisés pour ne pas prendre de poid, mais on n’est plus dans la rigidité, la prison mentale, la guerre, la peur. Même si parfois on peut encore frôler des « tsunamis » internes, ce n’est plus une destruction qui fait toucher le fond du fond.

Et le professeur Jeammet illustre sa conception de la guérison avec une très jolie histoire :

« J’avais suivi un jeune patient qui avait une schizophrénie très sévère, une forme catatonique. C’était mon premier patient en arrivant dans le service dans lequel je suis resté jusqu’à la fin de mon internat. Donc je trouve ce garçon avec une forme catatonique, c’est-à-dire une raideur du corps. C’est exceptionnel, on n’en voit plus guère maintenant. Il avait la chance d’avoir fait une école d’art., d’avoir  plein d’amis, des compétences, des potentialités. Il a donc fait une forme grave de schizophrénie, on lui a fait des électrochocs, après il a pris des neuroleptiques. Il était violent, désorganisé, quand il faisait du théâtre il a « cassé la gueule » de son metteur en scène (ce qui  a été plutôt gênant dans son travail pendant un certain moment). Après être resté quelque temps sans travail il s’est retrouvé gardien au musée du Louvres (ce qui était très en-deçà de ses possibilités). Puis il a réussi au bout d’un certain temps. Après on a toujours gardé un lien. Il y avait une relation de confiance. Tous les ans il m’envoyait une carte postale du festival d’Avignon où il allait et où il retrouvait ses copains. Tous les ans depuis les années 69 donc depuis quarante ans. De temps en temps il venait me voir, pour faire un peu le point, critiquer éventuellement ses nouveaux thérapeutes… »

Je n’ai pas la fin de l’enregistrement de la conférence et donc je vais vous dire la suite de mémoire. Le Professeur Jeammet et ce garçon se sont vus régulièrement, jusqu’à ce que l’un et l’autre prennent leur retraite à peu près en même temps. Et puis un jour, vers la fin de leurs rencontres, Philippe Jeammet a eu la joie d’entendre son ex-patient lui dire : «  vous savez docteur, j’ai eu une très belle vie ». Il sentait bien que son patient avait encore des schémas paranos, schizos, une tendance à la rigidité et à l’interprétation. Mais il avait réussi sa vie, il croyait que toutes les femmes étaient amoureuses de lui. « Ce qui était plutôt une bonne chose » ajoute le Professeur Jeammet amusé. Il avait étonnamment bien réussi socialement et matériellement et au moment de prendre sa retraite il disait avoir eu « une belle vie ».

C’est une histoire vraie et elle a une morale : ce qui est grave, ce n’est pas d’être bizarre, pas comme tout le monde, chacun fait ce qu’il peut. Ce qui est grave c’est de souffrir de ses bizarreries et d’en faire souffrir ses proches. Si nous sommes schizophrènes, ou si nous avons des boulimies ou si nous sommes équilibrés nous pouvons travailler à être léger et heureux, que nous ayons encore ou non des accès de démence, que nous ayons encore ou non des accès de boulimie, que nous ayons encore ou non des accès d’équilibre.

Je tiens tout de même à rajouter, en ce qui concerne la boulimie que si on peut garder des « boulimies de confort » pendant plusieurs années, on peut aussi ne plus en avoir du tout en cours ou à la fin d’une thérapie, et lorsqu’on en a, ce ne sont généralement plus des boulimies qui vident le compte en banque Smile)

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