Du cerveau aux émotions

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Au départ, lorsque nous sommes bébé, nous ne pensons pas encore, nous vivons des choses. Les pensées s'élaborent plus tard en fonction des expériences agréables ou désagréables que nous connaissons.

Nous nous construisons un système de valeur en fonction des plaisirs et déplaisirs que nous traversons mais aussi des peurs, des frustrations, des désirs ou simplement des envies.

Ce que nous trouvons vrai ou faux, juste ou pas juste est largement influencé par notre vie émotionnelle au point que nous nous arrangeons consciemment ou inconsciemment pour avoir des idées qui collent à nos besoins physiologiques et émotionnels.

Si au départ l'émotion engendre la pensée, à l'issue d'une thérapie réussie la pensée permet parfois de prendre du recul sur l'émotion.

Dans son roman autobiographique, "Les Mots", Jean-Paul Sartre explique qu'il n'est pas dupe de la dimension émotionnelle de sa pensée: " Je fus amené à penser systématiquement contre moi-même au point de mesurer l'évidence d'une idée au déplaisir qu'elle me

Le philosophe Derrida élabore tout son système philosophique autour du concept de la "déconstruction" : il ne s'agit pas seulement faire " table rase " une fois pour toute comme le suggérait Descartes ; il faut "déconstruire" ses pensées en permanence, au fur et à mesure qu'elles se forment, au fur et à mesure qu'on avance.

Si l'expérience relationnelle et la vie physiologique conditionnent l'émotion, laquelle, à son tour conditionne la pensée, l'inverse est vrai aussi : la pensée peut provoquer l'émotion, laquelle agit à son tour sur le corporel : " Quand je pense à Fernande, je bande" chantait Brassens. Nous avons tous fait l'expérience d'avoir mal au ventre ou le cœur qui cogne à l'idée de traverser un événement stressant ; certaines personnes dépendantes ont cycliquement besoin de se shooter avec de l'alcool ou avec la bouffe ou autre chose quand elles ressentent une frustration, une contrariété ou tout simplement un sentiment de vide.

Les personnes dépendantes - dont la pensée peut être parfois intellectuellement très élaborée mais dont la maturité affective reste en quelque sorte celle d'un bébé ont un système de réflexion très particulier. Elles ont tout le temps besoin de " fusionner " avec l'autre et s'attendent à ce qu'on les comprenne à demi-mot, qu'on ne les lâche pas un instant du regard ou qu'on devance leur moindre désir. Si l'autre n'est pas tel qu'elles le souhaitent, elles se sentent immédiatement abandonnées ou rejetées. "Ma pensée s'emballe parfois. Je rebâtis ma vision des gens et de choses à partir d'une frustration ressentie comme très grande et qui, en réalité, je m'en rends compte parfois après, est minime, trop minime pour provoquer un tel bouleversement de vision" reconnaît Céline.

Corinne, la jeune femme qui témoigne ce mois-ci dans la rubrique des personnes qui s'en sont sorties, n'aime pas le désordre. Elle ne tolérait pas que son ami soit " bordélique ". Elle avait l'habitude de bouder, râler ou de faire une scène lorsque l'autre laissait traîner quelque chose. Il lui " devait " d'être ordonné, puisqu'elle l'était, elle. Quand il ne respectait pas son exigence de rangement, elle se sentait bafouée : pour un mot, pour un geste elle pouvait remettre totalement en question sa relation de couple et même l'exploser.

En thérapie elle a su déconstruire sa pensée. " Je me revois entre mon premier groupe et maintenant, plus jamais je ne dirai la même chose ou ne referais les mêmes choses. J'ai l'impression d'être totalement une autre personne ".
Elle a compris et expérimenté que l'autre ne lui devait rien, même si elle attendait tout de lui. Au point même que, nous raconte-t-elle, lorsque mon ami, aujourd'hui oublie son caleçon sale par terre, elle se retient de faire une remarque. " Je le vois, de temps en temps, enlever ses caleçons (sales, je précise !) et les laisser par terre. Ça m'aurait fait grimper au mur avant. Et là, je ne peux pas dire que ça ne me dérange pas. Mais je m'interdis d'intervenir. Je ne dis RIEN. Je ne passe même pas derrière son dos pour le remettre ans le panier à linge qui est trois mètre plus loin. Et ça, c'est une victoire. C'est sur des petites choses comme ça que je mesure à quel point j'ai progressé dans le respect de l'autre dans la non fusion. Alors qu'avant, je ne savais pas vivre une histoire d'amour. J'étais comme ça (elle colle ses mains l'une contre l'autre) et après je détruisais. J'aspirais tout et après je cassais tout. ". Au fil des groupes, grâce aux interactions émotionnelles avec les participants du groupe, elle a compris que l'autre est libre d'être différent, d'être désordonné, même si elle aime l'ordre. Libre d'être imparfait, libre de ne pas être toujours à l'écoute.

Même lorsqu'elle sent au bord de la désorganisation émotionnelle, elle ne laisse plus systématiquement sa pensée découler de ce qu'elle ressent. Elle s'appuie sur un système de pensée différent, plus nuancé, tolérant qui s'est imposé à elle au cours de sa thérapie et qui peut se résumer par deux axiomes de base : "Moi c'est moi, toi c'est toi" et "Je ne te dois rien, tu ne me dois rien". De ce nouveau système de pensée s'ensuit un nouveau registre d'émotions qui commence aujourd'hui à faire d'elle une femme épanouie."

"Maintenant que je sais écouter les autres et qu'ils me le rendent, la vie est beaucoup plus douce. Je respecte leur liberté, je respecte ma liberté et je découvre tout. Je n'ai pas connu d'enfance, je n'ai pas connu d'adolescence. J'étais tellement dans l'obscurité pendant trente-neuf ans… Je ne me suis jamais sentie aussi bien. Pour la première fois ma vie ressemble à ce que je veux. Je ne la subis pas, je sais où je veux être et avec quels gens j'ai envie d'être ".

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