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Causes de la boulimie

Écrit par . Publié dans Articles sur la boulimie

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Même si la boulimie ne se déclare souvent qu'à l'adolescence, à la suite d'un régime amaigrissant ou d'un chagrin d'amour, même si vous trouvez d'autres bonnes raisons dans votre passé pour expliquer votre boulimie (attouchements ou viol dans l'enfance, décès d'un être proche, divorce des parents etc.) vous êtes boulimique parce qu'un problème a surgi dans les premiers mois, les premières semaines, voire les premiers jours de votre vie. Que s'est-il passé?

La version psychanalytique

Les causes de la boulimie remontent-elles à la relation mère-enfant ou sont elles dues à un dysfonctionnement des neuromédiateurs ?

La version psychanalytique renvoie à la relation mère-enfant qui n'apporte pas au bébé suffisamment d'apaisement pour que celui-ci se laisse grandir tranquillement. Il peut apprendre des choses rationnelles, mais son absence de maturation émotionnelle bloque ses apprentissages de la relation à l'autre. Les personnes boulimiques pourront réussir leur vie sociale tout en restant émotionnellement des bébés dont il faudrait s'occuper tout le temps pour qu'elles ne se sentent pas abandonnées.

Mais il se peut aussi que le cerveau du bébé, dans le ventre de sa mère, soit victime, à un moment donné, d'un trouble du développement affectant ultérieurement le fonctionnement de certaines zones cérébrales. Une étude menée par l'Institut National de la Santé Mentale a révélé qu'un grand nombre de personnes sujets à la boulimie ont également des phases de dépression et des comportements obsessionnels compulsifs aussi sévères que ceux que l'on observe dans le trouble obsessionnel compulsif (TOC, ou en anglais OCD). Pour les scientifiques, le fait que la boulimie, la dépression et le trouble obsessionnel compulsif soient souvent associés suggère une cause commune : un déséquilibre dans la production chimique de la sérotonine.

La version des neuro-physiologistes

L'insuffisance de production de certaines substances telle que la sérotonine dans le cerveau du bébé pourraient gêner ultérieurement le déroulement de certaines fonctions supérieures comme par exemple la gestion de l'impulsivité, l'aptitude à la concentration ou encore la tolérance à la frustration. Dans la mesure en effet où il est prourvé aujourd'hui que la sérotonine joue un rôle important dans le contrôle des niveaux d'anxiété son insuffisance induit une difficulté dans le vécu émotionnel de l'enfant susceptible de bloquer le développement de sa vie affective.

Mais que l'on penche pour l'une ou l'autre de ces explications (la relation mère-bébé ou bien le manque de sérotonine), il en résulte dans l'un ou l'autre cas de toutes façons, pour l'enfant, une sensation d' agonie psychique, "je me sens mort... pas tout à fait vivant" (pour reprendre les mots de Boris Cyrulnik) équivalente au ressenti d'un enfant traumatisé.

Cette "agonie" psychique a des conséquences perturbantes sur la vie relationnelle affective. En effet, lorsqu'il est en souffrance, l'enfant n'a jamais suffisamment d'attention, d'affection, de la part des autres. Par ailleurs, lui-même ne peut pas donner suffisamment d'attention à ceux qui l'entourent, ou alors, lorsqu'il en donne, c'est maladroit, pas de la bonne façon et pas au bon moment, souvent trop "collant" ou "plaintif". Agacé, stressé par lui, son entourage proche aura tendance à ne pas lui manifester suffisamment de témoignages d'affection dont il a besoin pour s'épanouir.

On voit bien comment au départ les dysfonctionnements d'un neuromédiateur (la sérotonine) peuvent provoquer de la souffrance mentale, laquelle, à son tour, peut entraîner des difficultés de communication précoces, un sentiment d'isolement, amenant l'enfant à se centrer sur lui-même et le rendant incapable en grandissant de prendre en compte le monde mental de l'autre.

En psychothérapie, la forme renseigne sur le fond

Pour montrer comment des difficultés chez l'enfant peuvent se répercuter chez l'adulte, je prendrai comme exemple l'attitude d'une jeune femme venant me consulter pour la première fois. Nous sommes donc dans une séance de psychothérapie. Avec elle comme avec chaque nouveau patient, je prends soin de poser le cadre : elle peut parler de tout et de rien pourvu qu'elle ait envie de dire ce qu'elle dit, en évitant de me parler de ses symptômes (ils ne sont pas LE problème) et aussi de me raconter toute son histoire familiale. Il suffit qu'elle laisse venir ce qui lui vient à l'esprit, même si ça lui paraît bête ou inintéressant.

Moi-même d'ailleurs, je réponds ou j'interviens souvent spontanément, comme n'importe quelle personne le ferait, sans chercher à me mettre dans une posture de soignant. Cette façon de procéder en psychothérapie peut donner une conversation faite "de bric et de broc", mais derrière cette apparence désordonnée et parfois futile, il m'est possible d'observer beaucoup plus de choses que je n'en verrais si j'étais dans une posture psychanalytique de "neutralité bienveillante", me taisant et laissant mes patients parler tout seuls. De cette manière, il m'est possible, par exemple, de me rendre compte comment chacun entre en contact avec moi, ce qui m'apporte des indices précieux sur leur langage émotionnel mais aussi sur leur maturation affective.

Cette jeune femme donc, depuis le début de la séance (environ 20 minutes) me parle à toute vitesse, sans me regarder et se décrit comme une personne très soucieuse des autres, capable de donner sa chemise à quelqu'un qui souffre!

Guérir, c'est ouvrir des portes

En même temps, en parlant très vite, sans me regarder, elle me montre aussi qu'elle ne prend pas le soin d'entrer en contact avec moi. A-t-elle peur ? Me craint-elle ? L'autre, d'une manière générale, est-il dangereux ? Existe-t-il concrètement pour elle ou n'existe-t-il qu'au travers de l'idée qu'elle s'en fait ? Si je n'étais pas psy, je remarquerais sans doute toutes ces choses mais je ne dirais rien. En tant que psy, je trouve utile pour mes patients de les renseigner sur ce que j'observe d'eux. Je lui parle donc, en prenant un ton aussi doux que possible pour qu'elle ne vive pas cette remarque avec trop de brutalité, de l'écart entre l'image qu'elle a d'elle et son comportement dans la réalité : elle se dit soucieuse des autres mais, dans le présent de la séance, elle n'est pas soucieuse de moi puisqu'elle ne me regarde pas et parle à toute vitesse, comme si elle se parlait à elle-même, sans vérifier si je comprends ce qu'elle me dit, si je suis bien synchro avec elle, si le "courant" passe entre elle et moi. Elle se comporte en quelque sorte comme si je n'existais pas ou comme si j'étais interchangeable avec n'importe quelle autre personne.

- Oui, reconnaît-elle, on me reproche souvent d'être dans ma bulle !

En fait cette jeune femme est comme dans une prison mentale. Face aux gens elle se comporte comme si elle était seule.

Heureusement les portes de la prison peuvent finir par s'ouvrir. Même quand on a eu un très grave problème dans l'enfance qui vous a refermé sur vous-même et ne vous pas pas donné accès aux autres, vous pouvez vous en en sortir par ce que Boris Cyrulnik a appelé la "résilience". La résilience nous dit-il est un phénomène qui se produit grâce à une (ou plusieurs) rencontres qui va faire sens pour vous. Quelqu'un qui vous conduira, en vous regardant et en vous parlant, à rencontrer votre dignité d'être humain et à changer le regard que vous portez sur vous-même et sur les autres.

... et voir ce que par habitude on ne voit jamais

Ce quelqu'un peut être n'importe qui. J'ai connu une jeune femme boulimique-anorexique pour qui l'homme dont elle était amoureuse était ce quelqu'un-là. Il la regardait avec amour et respect et il a su également lui apprendre à le respecter dans les moments où elle était trop "fusionnelle" ou trop "narcissique". Mais quand on n'a pas rencontré une telle personne, ce quelqu'un peut éventuellement être  un "psy". Par exemple dans le cas de cette jeune femme qui, en consultation parlait trop vite et sans regarder son interlocuteur, en lui permettant de prendre conscience qu'elle monologue, un psy peut l'aider à "travailler" son rapport à l'autre, prendre conscience qu'elle n'est pas toute seule, ouvrir les yeux davantage, voir ce que par habitude elle ne voit jamais et changer son mode relationnel, sortir de son isolement. Ce n'est qu'en trouvant SA place face à l'autre (tout en lui reconnaissant sa place à lui aussi) qu'on peut se sentir vraiment exister.

Boris Cyrulnik nous l'a dit, lui-même revient de très loin. Les personnes boulimiques-anorexiques ont aussi à revenir de très loin. Tandis que la plupart commencent à aller mal à l'adolescence, certaines, enfant, pensent déjà au suicide en se disant que cette vie n'était pas pour elles. Cette impression peut totalement disparaître. Grâce aux rencontres importantes, aux psychothérapies qui permettent de se confronter à soi-même et aux aux autres également, elles peuvent apprendre à se sentir exister et confortables, tant dans leur vie sociale que dans leur vie affective. Dans la foulée,  la boulimie ainsi que le vide existentiel qui lui est associé disparaissent comme par enchantement,  sans avoir à les chasser.

Quant à la carence en sérotonine, elles n'en sentent plus les effets comme avant (sentiment de solitude, agressivité, dépression). Elle est moins importante parce que le cerveau s'enrichit avec le temps de nouvelles cellules, qui font de nouvelles connextions au fur et à mesure que nos émotions sont associées à de nouveaux apprentissages. Mais si le "robinet" de séronotine coule apparemment mieux, il lui arrive de s'assècher quand elles sont aux prises avec de fortes émotions. Elles en ressentent alors tout de suite des effets (irritabilité et fatigue). Mais cela ne fait plus les mêmes gros dégâts qu'avant : elles n'ont plus besoin de faire de boulimies, elles n'explosent plus contre les autres et  elles ne les fuient pas non plus. Elles peuvent par exemple prendre une heure, ou moins si elles ont peu de temps, pour se relaxer (sieste, exercice de yoga, auto-hypnose, méditation) et de repartir ensuite totalement ressourcées comme si rien ne s'était passé.

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